575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Entretien avec Lucia Supova
Damien Gabriels (France)

Entretien avec Lucia Supova

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''Bonjour Lucia. '' ''Pourrais-tu, pour débuter notre entretien, te présenter, et nous dire quand et comment tu as découvert le haïku ?''

Bonjour Damien, Je viens de Slovaquie et je vis depuis deux ans au Luxembourg où je travaille. J'ai découvert le haïku il y a 7 ans grâce à un cadeau, le livre « ''Neige »'' de Maxence Fermine. Là, pour la première fois, j'ai lu des poèmes qui étaient sobres, simples mais très évoquateurs, m'apportant tellement en si peu de mots! J'ai ensuite rejoint le haiku-fr et il était fascinant de découvrir qu'il y a des gens qui aperçoivent le monde comme moi, en moments haïkus.

''Peux-tu nous expliquer ce que tu entends par « moments haïkus » ?''

Pour moi ce sont des moments où la beauté, l'étrangeté ou l'humour d'un instant me paraissent tellement intenses que j'ai envie de les partager, de les mettre en mots. Pas trop, juste ces trois lignes qui ne forcent pas l'émotion sur l'autre et qui traduisent la scène pour que l'on puisse la vivre à sa propre manière. J'ai même souvent l'impression que je ne crée pas le haïku, qu'il est déjà là. Je l'aperçois la première et je ne fais que le partager avec les autres. Le haïku doit toucher à quelque chose que je ne sais pas très bien expliquer...

''Quand tu dis que tu as l'impression que le haïku est déjà là, cela signifie-t-il aussi que la première version qui t'en vient est la définitive ? Ou bien procèdes-tu quand même à un travail d'écriture et de réécriture ? Et, si c'est le cas, comment travailles-tu ? ''

La première version écrite est presque toujours la version définitive. Souvent aussi la première version « aperçue » est celle que j'écris. Si je réécris, je le fais surtout dans ma tête et il m'arrive, avant de l'écrire, de réciter le haïku à voix haute. Je me contente souvent aussi d'un haïku par jour. Je crois que je dois cela à Yuko :), le personnage principal de « ''Neige »''.

''Quels sont les sujets qui t'inspirent le plus, qui déclenchent ton envie d'écrire : la nature, les gens, la ville, ... ? En somme, à quoi es-tu le plus sensible ? ''

Je dirais que c'est la nature qui déclenche le plus souvent mon envie d'écrire. Au travers de la lune, du bruit des feuilles, du vol du héron, je vois plus clair les gens :). J'aime écrire également des haikus urbains mais cela dépend aussi du lieu où je vis et de la période dans laquelle je suis. J'écrivais beaucoup plus de haikus urbains"" à Bratislava qu'à Luxembourg qui est une ville verte et très calme.

''Tu évoques Bratislava et la Slovaquie : écris-tu plus couramment dans ta langue natale ou en français, ou encore dans une autre langue peut-être ? Et conçois-tu le haïku de façon différente selon la langue que tu emploies : sujets, forme, rythme, ... ?''

C'est probablement surprenant mais j'écris des haikus en français. J'ai commencé à écrire sur le site haiku-fr ce qui, à l'époque, m'apportait beaucoup également du point de vue de la langue. J'étudiais le français à l'université en Slovaquie et le contact avec le ""français vivant"" au quotidien m'était très précieux. Il m'est arrivé de ""traduire"" mes propres haikus en slovaque mais dans ce cas, c'était une ""traduction"" très libre :). Je replongeais plutôt dans le moment et je le rendais avec d'autres mots. Le slovaque est très beau et très doux mais étant habituée au rythme et à la mélodie du français, j'avais tendance à moins respecter les règles et être encore plus minimaliste de peur d'être lourde.

''Tu parles de règles : quelles sont celles que tu suis en matière de haïku : kigo ? 5/7/5 ? césure ? ... Ou, à l'inverse, peux-tu prendre parfois beaucoup de liberté quant à la forme pour privilégier le fond ?''

Si je me souviens bien, j'ai quelque fois réussi à faire 5/7/5. Je crois qu'à un moment, en lisant beaucoup de haikus on intériorise le rythme et on choisit soi-même les mots qui le traduisent. Mais je ne tiens pas beaucoup à la recherche de cette forme en écrivant le haiku. Par contre j'utilise très souvent le kigo parce qu'il m'est, en fait, indispensable. Il établit l'ambiance, il économise beaucoup de mots, on peut zoomer à partir d'un mot de saison vers un détail qui est en harmonie ou en contraste avec la première image ou vice-versa? La césure aussi me paraît être ""un outil de base"". Le reste se passe plutôt intuitivement. Dans l'espace établi par les règles que je respecte, j'ai tendance à prendre beaucoup de liberté et beaucoup de plaisir :).

''Pour aborder un aspect purement pratique de ton écriture : où consignes-tu tes haïkus (carnets, ordinateur, ...) ? Que fais-tu ensuite de tes textes : les publies -tu ?'''' les partages-tu avec d'autres ? ou au contraire les gardes-tu avant tout pour toi ?''

Ah, ça c'est une question! ? En fait, je ne les consigne pas vraiment. Je garde de vieux carnets mais il y en a beaucoup qui sont juste publiés sur le site haiku-fr. Cela ne doit pas être une attitude très responsable, j'admets. Je vais y travailler ... Dès que j'ai un nouveau haiku, j'ai envie de le partager sur haiku-fr. Pour moi, c'est le seul moyen de publication ""à chaud"", une habitude depuis des années et un besoin. Je crois que je ne pourrais pas garder mes haikus juste pour moi.

''As-tu des « modèles » dans ton écriture du haïku, des auteurs qui t'inspirent plus particulièrement ?''

J'aime particulièrement certains auteurs parce que leur façon de dire les choses me plaît, m'est proche et me surprend en même temps. J'aime beaucoup les haikus de Serge Tomé, de Daniel Py, j'aime tes haikus, Damien, les haikus d'Isabelle Asunsolo, de Bertrand Nayet, de Bill Bilquin, de Cindy Zackowitz? cela prendrait quelques minutes pour nommer tous ceux que j'aime lire.

''Es-tu une grande lectrice de haïkus ? Y-a-t-il des circonstances, des moments privilégiés dans lesquels tu lis du haïku, et qu'est-ce que cette lecture t'apporte ? ''

Quand j'envoie un haiku sur haiku-fr et que je le trouve moyen quelques jours après, je me dis que je devrais lire beaucoup plus au lieu d'écrire ! :)

Lire un haiku est pour moi comme inspirer de l'air frais. Il me calme, il m'emporte vers un autre univers, il m'inspire, il apporte de la beauté dans ma vie... Au travail, j'aime faire une pause haiku au lieu d'une pause café :)

''Dirais-tu qu'aujourd'hui le haïku fait partie de ta vie quotidienne, qu'il t'est devenu « indispensable » ? Et peux-tu nous expliquer pourquoi ?''

En fait je ne peux pas dire que le haiku m'est devenu indispensable. Cela signifierait que c'est quelque chose extérieur à moi qui pourrait arrêter d'être présent dans ma vie. Mais le haiku est tout le contraire pour moi. Il m'est parfaitement propre et je ne peux pas faire autrement que cueillir des haikus ça et là, quand je prends le temps de regarder ou que je ne suis pas paresseuse de les mettre sur papier... C'est ainsi que je le sens :).

''Pour terminer, je t'avais demandé de me confier 3 haïkus d'auteurs que tu aimes particulièrement. Quels sont ceux que tu as élus ?''

J'ai choisi les trois premiers haikus du livre « Neige » dont je t'ai parlé au début de notre entretien et qui ont été les trois premiers que j'ai lu. Je les ai trouvés parfaits à l'époque et c'est évidemment toujours le cas?

Vent hivernal
Un prêtre shinto
Chemine dans la forêt

''Issa''

Le bruit du pot d'eau qui éclate
(L'eau a gelé cette nuit)
Me réveille

''Bashô''

Première cigale
Dit-il, et il
Pissa

''Issa''

''Un beau choix, Lucia, avec une pointe d'humour pour terminer ! Merci pour cet échange qui, je l'espère, aura permis à chacun de mieux te découvrir et de percevoir ton approche et ta relation au haïku. Je ne peux qu'inviter chacun à continuer cette découverte en lisant la sélection de tes haïkus que tu nous proposes et intitulée : « dans ma paume ». Merci encore.''"


Copyright Damien Gabriels, 2008