575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Du regard et de la soupe - Damien Gabriels
Damien Gabriels (France)

Bien loin de prétendre délivrer ma "conception du haïku", je voudrais simplement exposer ici quelques points qui sont, à mes yeux, primordiaux dans ma pratique et ma compréhension du haïku. Et il m'a semblé indispensable de partir du fondement même de cette poésie, de ce sur quoi s'appuye son écriture : l'attention et le regard.

Au départ, au moment de ma découverte de ce genre de poésie, je crois avoir conçu le haïku comme un simple moyen de noter les petits bonheurs de l'existence, d'en garder trace, un peu à l'image de ce qu'a fait Philippe Delerm dans "Première gorgées de bière et autres plaisirs minuscules".

De l'attention et du regard

Et puis je me suis aperçu que vouloir écrire des haïkus m'amenait, tout naturellement, à porter un regard plus attentif, plus actif sur les choses, quelles qu'elles soient : belles ou moins belles, amusantes ou tristes, quotidiennes ou exceptionnelles, triviales ou empreintes de mystère, ... C'est la base même du haïku et de son écriture : (re)trouver une faculté d'attention permettant de prendre conscience de ce qui se passe autour de nous, ici et maintenant, à tout moment.

Il faut pourtant reconnaître que garder cette faculté d'attention ouverte ne va pas de soi tant nous avons l'esprit envahi par de multiples préoccupations, soumis au stress et sollicité par une surabondance d'images et d'informations dans lesquelles, paradoxalement, nous ne "voyons" plus rien. La disponibilité d'esprit ne peut être sans cesse, spontanément, au rendez-vous.

Cela demande un "travail" personnel et constant : poser un autre regard (voire même un regard tout court) sur les choses, faire un "pas de côté" pour les voir sous un autre angle, ralentir pour mieux percevoir et ressentir, relativiser, descendre vers l'observation de faits plus ténus, d'évènements infimes, développer sa capacité à se mettre à la place de l'autre et/ou des autres (choses, personnes, animaux, végétaux, minéraux, etc.), garder l'esprit ouvert pour accueillir ce qui vient.

D'autres l'ont souligné avant moi, mais cette démarche revient sans nul doute à chercher à retrouver un regard d'enfant ''(et heureux ceux qui ne l'ont pas perdu ...)''''. ''Un regard empreint de fraîcheur, de neuf, de merveilleux, mais aussi parfois d'indignation, d'inquiétude ou de révolte.

Il faut assumer aussi, et même revendiquer, une part indispensable de naïveté et d'émerveillement gratuit. Prendre le temps et accepter d'être enchanté par le spectacle du monde... Pas forcément facile quand tout nous pousse à aller de plus en plus vite, à toujours être productif, rentable, à regarder les choses avec ironie ou dédain, à être trop souvent blasé. Je me demande si, au fond, les amateurs de haïku (auteurs et lecteurs) ne seraient pas aujourd'hui de grands enfants, et peut-être de vrais sages, rebelles au monde tel qu'il va.

La pierre d'angle du haïku doit être pour moi une observation vivante et active. Je crois que tous les auteurs en font sans cesse l'expérience, il n'est que de relire un haïku, même ancien, que nous avons écrit à partir d'un moment de réelle attention, pour re-sentir ''(ressentir)'' immédiatement la scène rapportée avec ses moindres détails et tout son environnement.

Ecrire du haïku n'est-il pas, d'abord, se réapproprier son propre regard, sa propre faculté d'attention ? Le regard, l'attention comme état d'esprit, état d'éveil, à travailler sans cesse ou presque. Même si tout ne se transforme pas en haïku ... et heureusement !

De la simplicité et du sens du concret

Pour poursuivre mes réflexions sur ce qui me semble fondamental dans le haïku, je voudrais m'appuyer sur une citation extraite des "Clochards célestes" de Jack Kerouac : '''"Un véritable haï-kaï doit être simple comme la soupe et cependant avoir la saveur de la réalité"'''.

Je retrouve là, dans la première partie de cette réplique de Japhy Rider à Ray Smith, deux notions qui m'apparaissent essentielles : la simplicité et le sens du concret.

Par nature, le haïku est simple : 3 vers, plus ou moins 17 syllabes. Difficile de faire plus simple en matière de forme. Au-delà, je m'attache à essayer de lui garder la même extrême simplicité au niveau :

'' de l'écriture (absence de formules stylistiques alambiquées, de mots compliqués, de tournures de phrases trop recherchées, d'effets poétiques, ...) ; ce qui ne veut pas dire pour autant que cela ne nécessite pas un vrai travail d'écriture. Au contraire, il me semble qu'écrire simple, avec la volonté de donner au haïku le ton le plus naturel possible, est bien plus difficile qu'il n'y paraît et demande, en ce qui me concerne, un réel "travail" d'écriture et de réécriture(s).

>Ecrire simple n'empêche pas cependant l'utilisation de toutes les ressources de la langue française : ponctuation, articles, verbes, ... Mon objectif est toujours d'aboutir à un texte au phrasé le plus naturel possible, qui soit agréable aussi à l'oreille (un bon test : la lecture à voix haute ...)

'' des images présentées : ce qui se passe autour de nous est souvent complexe et multiple, les images s'enchevêtrent et se superposent ; et nous avons parfois tendance à vouloir trop en dire (tout dire) dans nos haïkus. Il me semble important à ce niveau de savoir extraire l'image simple et essentielle, le point focal, en faisant inévitablement un choix, en acceptant de ne pas pouvoir tout rapporter de l'observation qui a éveillé notre émotion.

>Le défi sera ensuite de réussir à accompagner cette image simple de juste ce qu'il faut pour la situer dans son contexte ... Puis laisser le lecteur reconstituer toute la scène, en passant par le filtre de son propre vécu, pour aboutir à quelque chose de parfois (souvent ?) différent de ce qu'a pensé exprimé l'auteur.

Une écriture simple, des images simples ... et le sens du concret. C'est ce que j'entends par le "comme la soupe" de Jack Kerouac*.

Pour moi, la soupe de Jack Kerouac exprime la réalité, le concret sur lesquels doit toujours se fonder le haïku. Et quoi de mieux pour rester ancré dans le concret que de s'appuyer sur ce par quoi nous appréhendons physiquement le monde, à savoir nos 5 sens ?

Où l'on retrouve ainsi la soupe qui met en branle tous nos sens : la vue ''(carottes ou poireaux ?)'', l'odorat ''(poissons ou oignons ?)'', le goût ''(asperges ou lentilles ?)'', l'ouïe ''(la soupe qui mijote à feu doux, le son si particulier de la soupe versée dans un bol)'', le toucher''(soupe glacée d'été ou bol brûlant tenu entre les mains un soir d'hiver ?)''.

Ainsi, peut-être penserez-vous à la soupe la prochaine fois que vous écrirez un haïku ...

De la mise en rapport

Je voudrais terminer par un dernier point : de même que l'observation naît d'un rapport au monde qui nous entoure, le haïku qui en résulte devrait pour moi comporter également en son sein une mise en rapport. C'est un élément que j'ai découvert au fil de mes lectures et des échanges avec d'autres auteurs, et qui me semble fondamental ''(même si je n'arrive pas toujours à l'intégrer dans ma propre écriture ...)''.

Ceci passe par l'articulation dans le peu d'espace qu'offre le haïku de 2 images, de 2 sensations. Le rapport entre elles peut être de nature très différente ; l'important est qu'il y ait rapport : de confrontation, de complémentarité, d'opposition, de renforcement, de tension, d'harmonie, de surprise, ...

Un haïku qui ne présente qu'une seule image déroulée au fil des trois vers ''(et j'en produit ...)'' n'est au fond qu'une évidence, une description n'offrant pas (ou peu) la possibilité au lecteur de "rebondir", de poursuivre, éventuellement de rêver ou de réfléchir. C'est là un point important, mais difficile, du haïku : ne pas se contenter de la simple observation d'une scène, d'un fait ou d'une chose mais réussir à les insérer, à les mettre en rapport avec ce qui les entoure et apporte un supplément de sens, de sensations.

Alors que je me demandais comment terminer ces quelques réflexions (désordonnées), je suis tombé au hasard (?) de mes lectures sur un article de Pascale Senk consacré à la créativité : "Etre créatif, c'est ajouter de la vie à la vie" (Psychologies - mars 2000). Alors, en guise de conclusion, je voudrais en reprendre ici quelques passages qui m'apparaissent rejoindre mes modestes observations et faire un lien direct et étroit entre créativité et haïku :

"Le secret : telle une éponge, profiter à 100 % de son environnement. [...] L'absorption - c'est-à-dire laisser venir à soi toutes les sensations possibles - , et l'association - la réunion d'objets, de faits, à priori sans rapports - sont deux mécanismes clés de la créativité."

"Le stress et la fatigue gênent ce temps de latence nécessaire, ce moment où l'on reste en "jachère" pour accueillir les informations."

"La capacité à choisir, donc à renoncer. Les personnes créatives tranchent, taillent, rejettent le superflu, bref, acceptent les limites. [...] Mais la créativité est également portée par le souci des autres, la générosité, l'altruisme."

"Sans savoir ni passé, ivre de découvrir, avide d'être surpris, l'enfant est le maître et le modèle du créateur."

... ce à quoi je me permets d'ajouter : et de l'auteur de haïkus ...

Damien Gabriels

''* Et qui me fait penser au "sens de la soupe" rapporté par André Gide dans son "Retouches à mon retour d'URSS" (1937) : "Dabit aimait beaucoup Giono et, par certains côtés, lui ressemblait. Tous deux ont, avaient, à un haut degré, le goût et le "sens de la soupe"; (ceux-là seuls qui l'ont également comprennent ce qu'il faut entendre par là ''1'')".''

1'' "Ils mentent, ils mentent tous" nous disait X. à Tiflis en parlant des dirigeants soviétiques. Il n'y avait qu'Herbart et moi pour l'entendre. "Ils ont perdu tout contact avec la vraie réalité. Ce sont tous des théoriciens, tous perdus dans les abstractions." Sa voix tremblait d'émotion. Et enfin cette phrase, que d'abord je n'avais pas beaucoup remarquée, dont Herbart me fit souvenir plus tard, car il la trouvait admirable (elle l'était en effet) et la citait souvent : "Ils ont perdu le sens de la soupe". ''

Copyright Damien Gabriels, 2008