575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Le plaisir de l'éditrice du livre de haïkus
Isabel Asunsolo (France) présenté par Damien Gabriels

Le plaisir de l’éditrice de Haïkus est la découverte d’une voix qui semble nouvelle, puis le choix des textes. Je souhaite un grand nombre de textes au départ, pour pouvoir élaguer exactement comme on taille après l’hiver. Il y a beaucoup de choses communes entre l’éditeur et le jardinier… Si l’auteur souhaite faire un livre sans changer une virgule au manuscrit de départ, il vaut mieux qu’il ait recours à l’autoédition (papier ou blog). Un éditeur n’est pas imprimeur. Il investit son temps (et son argent) dans des textes, il a le droit d’être exigeant. Cette exigence est un dialogue respectueux de l’éditeur avec l’auteur qui apporte autant à l’un qu’à l’autre — surtout à moi qui suis en train d’apprendre… C’est une Co-création.

Il faut du temps pour faire un livre. Pour relire les textes, laisser de côté, revenir, contrôler son impatience et celle des auteurs. Le regard va changer mais il y aura un mûrissement. Combien de temps prévoir ? Plutôt un an que six mois. Lorsqu’un auteur veut faire ''vite'', je peux parier, avant même de les voir, que les textes ne me plairont pas trop ! Un bon Haïkiste n’est pas quelqu’un de pressé. Et quand un livre ne se fait finalement pas, la plupart du temps je suis… soulagée.

Est-ce que ça arrive souvent qu’un éditeur / éditrice change d’avis ? Oui. On expérimente, le choix des textes évolue parce que le regard change, parce que j’ai lu des choses entre temps… Je ne fais pas confiance à ce qui me plaît d’emblée ni à ce que je n’aime pas tout de suite. Je voudrais être intriguée longtemps (!).

Pour rendre les choses plus intéressantes nous avons décidé de publier, en plus d’anthologies thématiques avec 88 textes de 88 auteurs, des livres ''à deux voix''. On prend moins de textes, ils seront meilleurs. Aussi, ils vont (les textes) se frotter entre eux, il y aura du relief. Même entre les textes du même auteur on peut espérer voir quelque chose de nouveau. C’est le dialogue qui s’instaure avec le lecteur… Idée un peu idéaliste aussi ! (*note1). Je trouve très intéressant le'' renku'' de Jean Dorval et Micheline Beaudry (''Blanche mémoire'', aux Editions David). Le lecteur assiste au dialogue tout en inventant de toutes pièces des liens entre les deux voix. Il re-crée quelque chose à partir de ce qu’il ignore et imagine. Il y a un peu cet équilibre :

[[v02n1txisabel.jpg| |Schema edition]]

Dans le travail de fabrication du livre, la mise en page est un art difficile à maîtriser. L’idéal semble être un seul texte par page. De l’espace donc, mais pas trop de régularité. Pour ''Le Bleu du martin-pêcheur'', il y a un seul texte par double page : à droite l’original, à gauche les traductions (espagnol-anglais). Il faut jouer avec la double page — qui est le grand atout du livre papier — comme d’une composition. Fuir la rigidité et la symétrie. Pour ''Le Bleu'', le texte à droite est toujours à la même place, mais à gauche, ça se promène au fil des pages, ça bouge quand on feuillette. Nous avons tenu compte de la signification des textes pour placer les traductions... Très difficile, en revanche le choix de la police car aucune n’est satisfaisante ! Seule l’écriture à la main pourrait convenir. Quant aux illustrations, il faut très peu de chose, quelques lignes entre figuratif et abstrait. Pas de fignolé ni « joli » : à l’encontre de l’esprit Haïku. Car le Haïku n’est pas un jeu esthétique. Quant aux finitions, elles sont importantes : les rabats qui donnent au livre sa tenue, le format, petit pour être transporté mais pas trop pour qu’il ne se perde pas dans les rayons, les coutures des cahiers qui permettent de bien ouvrir le livre. Autant de points avec lesquels jouer et progresser. Je voudrais faire des livres de Haïkus que l’on emporte et que l’on garde quand on fait le vide… et que l’on a plaisir à offrir pour faire découvrir le Haïku !

Mais le métier d’éditeur ce n’est pas seulement la sélection des textes et la fabrication du livre. C’est aussi autre chose de plus difficile et âpre : la diffusion du livre pour le vendre. Nous défendons le livre papier et la petite librairie qui sait créer de vraies rencontres entre les gens et les livres… Patiemment, nous (avec Eric Hellal et Claire Boissy) sommes en train de constituer un réseau de libraires indépendants ouverts au Haïku et aux petits éditeurs. Nous voulons travailler avec eux dans la mesure du possible, dans la mesure où ils résisteront ! Tout comme l’éditeur et l’auteur, le libraire doit s’investir pour un livre qu’il aime ; nous ne pratiquons donc plus le dépôt mais la vente ferme, sans retour.

Mais revenons au plaisir premier : le choix des textes, la Co-création... Internet, les listes, forums et bien sûr l’édition électronique et les sites spécialisés offrent un vaste vivier de textes et d’auteurs dans lesquels l’Editeur peut puiser. Un atout immense qui est complémentaire de l’édition papier… Il arrive aussi d’assister à la naissance des textes, à leur recréation, presque in vivo. Ce travail de veille que connaît si bien le patient jardinier de Haïkus.

dernier soleil
beaucoup de terre, un peu d’encre
entre les doigts
isabel Asúnsolo, janvier-février 2008

Livres de Haïkus publiés (www.editions-liroli.net) : ''Figues'', d’André Cayrel et i.a., ''Le Bleu du martin-pêcheur'', anthologie trilingue. En préparation : ''Sur la pointe des pieds'', Damien Gabriels et Paul de Maricourt ''La volière vide'', Thierry Cazals et Vincent Delfosse

Note 1 : Que diriez-vous d’un livre avec des textes de Dominique Chipot et de Jean Antonini ! .


Copyright Isabel Asunsolo, 2008