575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Du plagiat dans le haïku...
Serge Tomé (Belgique)

ou Existe-t-il un nombre fini de haïku ?

Date: Fri, 26 Oct 2007 21:08:42 sur haiku-fr

des oies sauvages très bas 
au dessus des rails 
du TGV 

Nos nouvelles infrastructures linéaires seraient déjà utilisées comme repères à côté des fleuves.

''Serge Tomé''

"les oies sauvages survolent bas 
les rails de chemin de fer 
nuit de lune"

''Shiki''

Eric Hellal me fait alors remarquer cette similitude. Qui a copié ? C'est effectivement troublant. Mot à mot, la même image.

Depuis est survenue cette autre similitude dans les résultats du concours de haïku organisé par le journal japonais Mainichi.

[http://mdn.mainichi.jp/culture/wa/etc/haiku/etc/MainichiHaikuContest20 | http://mdn.mainichi.jp/culture/wa/etc/haiku/etc/MainichiHaikuContest2007.pdf]

Le premier prix a été attribué à Philippe Bréham (France), avec ce haïku :

Silence de l'aube
Et de la neige qui tombe
Sur la neige

Et Daniel Py le rapproche de ce haïku de Herwig Verleyen ;

Die grote stilte
Het vallen van sneeuvlok
op sneeuvlok
Cet énorme silence
Cette retombée de flocon de neige
sur flocon de neige 

''(cité par Yasuko Nagashima, article traduit par Ryu Yotsuya - juillet 2000)''

On peut le rapprocher aussi de ce haïku de Guy Vanden Broeck :

L'oiseau sur la branche 
se ramasse pour la nuit ~
la neige reneige.
De duif op haar tak
schurkt zich een plek voor de nacht ~
het sneeuwt oude sneeuw.

Les mêmes images, la même disposition... Philippe Bréham a donc copié lui aussi ?

Autre ressemblance remarquée en 2005 par Daniel Py entre le haïku vainqueur du même Mainichi Contest en 2005 par Jean Louis dAbrigon :

à contre-courant
les chatons des saules escaladent
le vent de la riviere

''2005 Mainchi Haiku contest''

et ce haïku de Bertrand Nayet extrait de Juste un grand vent Éd. David, 2003 (p.17) :

" rafales
le vieux tronc couché à contre-courant
de la houle de l'herbe "

Dominique Chipot, qui est aussi photographe et donc habitué au regard, en conclut :

"Inconsciemment influencés par nos lectures, il nous arrive d'écrire des haïkus qui ressemblent à d'autres.

C'est là une des raisons des plagiats involontaires (d'autant plus involontaire qu'il peut se passer plusieurs mois entre la lecture et la saisie du haïku).

Une autre raison est à rechercher à la source même du haïku : la notation d'un instant vécu.

Que deux auteurs sensibles au haïku (donc les sens en éveil et prêts à saisir le moindre détail de la vie qui les entoure) éprouvent la même émotion sur la neige qui recouvre la neige ne me choque nullement.

[...]

Mais cette similitude ne me surprend pas car c'est probablement une des limites du haïku centré sur la nature : la répétition des instantanés au-delà des ans."

...

Autre exemple :

autumn dusk
yellow leaves passing
through the old dam
soir d'automne
des feuilles jaunes qui passent
au vieux déversoir 

''Cindy Zackowitz'' ''Alaska, USA''

Un autre de moi, écrit la même année. Comme je travaillais sur le site de Cindy, je devais avoir ce haïku en tête lorsque j'ai écrit le mien. Les images fortes sont là dans l'antichambre de la mémoire long terme et se reprojettent, "surqualifient" sur nos perceptions.

déversoir --
la dérive lente des feuilles jaunes
sur l'eau noire

04/11/01

...

J'avais entretemps commencé une étude en ce sens. Elle s'appuie sur les conceptions du haïku que j'ai développés au Camp Haïku de Baie Comeau à l'été 2007.

Elle rejoint un autre essai en maturation : Les haïku sont-ils en nombre limité ? Est-ce un gisement d'images épuisable ?

Je commencerai par rappeler les conceptions sur lesquelles je m'appuie.

1) Le haïku est un petit objet composé de l'ordre de 17 syllabes organisées en 2 sections et parfois formellement trois segments.

Cette forme diminue donc fortement la diversité. Le nombre de combinaisons est techniquement limité. Pensons aux poèmes de Raymond Queneau. Ici, on est restreint à une combinaison de deux ou trois termes. Chaque terme devant être très concis au sens de l'écriture habituelle.

2) Le haïku se compose d'images en interaction.

Ces interactions peuvent être, entre autres :

La mise en relation entre traits sémantiques polaires

  • la similitude : parallèlisme, effet d'échelle, renforcement...
  • l'opposition : grand/petit, jeune/vieux...
  • les causalités

Les proximités

Les parties communes

  • la similitude : un partage de traits sémantiques
  • la correspondance entre traits sémantiques et sensations, voire émotions.

La relation d'appartenance

  • la partie et le tout

...

On peut les considérer comme le mode d'agencement des termes et images. En petit nombre, ces relations forment la grammaire de notre regard. Ce sont elles qui "animeront" la scène vue, qui y créeront la vie.

under the snowpack
the garden buddha
still keeps his smile
sous la congère
le bouddha du jardin
garde toujours son sourire

''Mary Lee McLure, USA''

Opposition du froid de la neige et du sourire du Bouddha.

half-moon
first day of the sales
in Oxford Street
demi-lune
premier jour des soldes
dans Oxford Street

''sprite, UK''

Parallélisme entre les marchandises à prix coupé et la lune où il manque un morceau.

3) Notre cerveau ne retient pas n'importe quoi.

L'Inconscient trie les perceptions, sélectionne celles qui ont de l'intérêt pour lui. Il le fait avec sa structure de décodage, de compréhension du monde. Sa grammaire est basée sur les relations entre les choses. Son vocabulaire est sémantique. Cela se remarque lorsqu'il parle par nos rêves. Le décodage du langage onirique est basé sur l'analyse sémantique du discours. En listant tous les sèmes des images ainsi que les relations, on découvre un autre discours sous le discours des images.

L'Inconscient va donc mettre en évidence dans le regard des sèmes mis en relations entre eux.

L'Inconscient hérite d'un monde construit sur ces modèles, souvent influencés par des mécanismes liés à l'histoire de notre corps (naissance, croissance...) mais aussi au patrimoine commun de l'Humanité (tout ce qui se transmet comme représentations, symboles). Ce sont les archétypes, sorte de modèles d'organisation, de lecture du Monde. Ils peuvent être vus comme des ensembles de sèmes mis en relation. Beaucoup d'archétypes sont à l'oeuvre dans les haïku, simplement parce que le haïku est la notation d'un regard et donc la source d'information de notre Moi. On peut citer l'archétype du Ciel, de la Mort, de la Fin, du Temps (pensons au sabi...)...

déversoir --
la dérive lente des feuilles jaunes
sur l'eau noire

Haïku écrit en période de dépression. Voyons les relations :

  • L'eau noire est reliée à la Mort.
  • La feuille jaune à la fragilité, Elle est liée à l'automne, au temps révolu, l'entrée dans une autre période de la vie avec toutes ses incertitudes.
  • Le déversoir est relié à l'inexorable, à la chute. Il va engloutir la feuille. Il est la rupture qui va perturber l'eau calme. Comme la dépression subite consécutive à un burn-out.
  • L'eau est reliée à l'Incosncient.
  • La dérive est reliée à ce sentiment de ne pas pouvoir maîtriser le cours de sa vie. L'expression même "cours de la vie" est une image de l'eau...

Dans ce haïku, on est juste au bord du Gouffre. Autre image.

4) La simplicité formelle des images décrites.

Il ne faut pas oublier aussi que le haïku est basique. Il parle de choses simples, de choses vécues, senties. Il utilise une traduction des perceptions par nos sens. Notre lecture du Monde s'appuie va donc se baser sur une série assez courte de sèmes ressentis comme majeurs de par l'importance qu'ils ont dans notre interaction avec le monde physique et qu'ils ont dans la représentation que nous nous en faisons. Le Froid, le Blanc, le Chaud...

Loin des abstractions, on parle "physique" au travers de termes concrets, même si ce sont des sèmes que l'on exprime. Ce qui contribue encore à diminuer les mots utilisés et donc les combinaisons possibles.

5) Le langage volontairement épuré conduit à la diminution des variantes.

Pas d'effet de style, pas de mots compliqués, recherchés, seulement l'espression brute, basique. On en arrive à un simple énoncé des faits, des images avec pour conséquence, une très grande diminution des versions possibles.

rue Fragonard
la toile blanche
d'un drap qui sèche

''Daniel Py, France''

6) Nous partageons tous les mêmes sensations

Le haiku est aussi notation de la perception physique du monde. celle de nos sens. Or, nous ressentons tous les mêmes sensations, sous la pluie, dans le gel, en touchant du métal froid, une pierre chauffée au soleil... Ce que nous raconterons aura donc de fortes chances de l'avoir été par quelqu'un d'autre.

warm winter day -
the smell of
a new book
chaud jour d'hiver --
l'odeur 
d'un nouveau livre

''Israel I. Balan, Mexique''

7) Nous partageons tous un patrimoine commun d'images fortes.

Ces images, recueillies par la sélection due à leur disposition interne en interaction et leus liens tant avec les sèmes, les sensations et moulées par les archétypes, forment un ensemble partagé inconsciemment. C'est notre album-photo à la fois personnel et collectif. Il traverse souvent les cultures et milieux car il est souvent lié à notre fonctionnement physique (par les sensations) et mental (par les sèmes). Quoi de plus normal que ces images survalorisent la capture, la mémorisation et la restitution des images de même composition.

8) Une cohérence interne limite les possibilités

Si on respecte la référence saisonnière, une partie du haiku va se trouver dans un vocabulaire limité.

L'utilisation d'une césure limite la mobilité des termes. On peut donc trouver plus facilement des sections similaires comme c'est le cas dans des millions de haïku (pluie d'été --, pluie froide --, orage soudain --)

9) Un haïku fort ne s'oublie pas.

Si un haiku est fort par sa composition, sa richesse sémantique, la puissance des relations internes entre les images, il va construire un grand réseau de connexions au niveau de la mémoire. Il va donc être rappelable plus rapidement. Et il peut même acquérir une activité en s'intégrant aux groupe des images-modèles de notre "album-photo".

Il sera là, à proximité, lors de l'analyse inconsciente des images et influencera celle-ci en provoquant la notation. Donc, un auteur peut noter un haïku qui ne sera en fait que le rappel d'un haïku déjà lu correspondant à la situation vue. Les processus de gestion mémoire ressortent un objet de même structure, sans que l'auteur n'en soit conscient.

J'en arrive donc aux hypothèses suivantes :

  • On n'écrit pas n'importe quoi. Lire : on ne note pas n'importe quoi parce que si on est réceptif, c'est que l'Inconscient a signalé une scène "riche" (= "chargée" de sèmes en interaction active).
  • Les images "basiques", stéréoptypes que nous partageons, construits au fil de l'évolution culturelle, basés sur ces archétypes, sèmes, relations, habillés de mots concrets "de Nature" sont en nombre assez limité.
  • Les combinaisons de mots chargés sémantiquement, en interaction forte dans des modèles archétypaux seront "survalorisés". Donc, auront plus de choses d'être passées au Conscient, notées, diffusées.
  • La structure formelle du haïku va encore diminuer les combinaisons possibles. Une bonne organisation va aussi favoriser la disposition des termes selon une progression. La césure limite d'autant la mobilité des termes dans l'objet.

Je conclus donc :

  • que dans la presque infinité de combinaisons possibles dans un haïku, il existe de très nombreuses règles "de sélection" provoquant un filtrage qui la réduit très fortement à un nombre H nettement plus limité même s'il reste très grand.
  • que dans ce grand nombre, certaines combinaisons ont plus de chances de sortir car plus "valorisées".
  • que dans l'univers combinatoire de tous les haïku possibles, un petit nombre doit sortir plus fréquement et se rencontrer chez plusieurs auteurs sans qu'il y eu même contact.

Conclusion de Philippe Quinta :

Tant de haïkus 
pourquoi en écrire d'autres
pensai-je

CCommons 2.0 by-nc-nd Serge Tomé, 2008