575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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L'éclipse de lune et le haïku
Serge Tomé (Belgique)


Il y avait une éclipse de lune l'autre nuit. Je reste souvent éveillé pour les regarder. Parce que c'est un beau spectacle mais aussi parce que c'est un moment privilégié.

L'éclipse est une observation qui dure longtemps, plusieurs heures. Elle se passe souvent la nuit, un moment plus calme de nos journées agitées.

L'éclipse a donc une dimension de durée. Il faut attendre et il n'y a pas de raccourci. C'est le phénomène qui impose son rythme à l'homme qui le regarde. On n'est plus habitué dans notre monde moderne à ce que ce soit la Nature qui "décide" et que cela ne peut être forcé par l'Homme. La durée du phénomène induit une attente, généralement silencieuse et solitaire. En effet, peu de monde a la patience de prendre ce temps et donc on reste souvent seul dans le noir. A cheminer avec la course de la Lune.

Chez moi, les dernières éclipses se sont passées en milieu sinon en fin de nuit. Quelque soit la saison, lorsque l'on est dehors aussi longtemps, on sent l'évolution nocturne de la température. La fraicheur gagne et vient comme "marquer" le chemin. On "sent" la nuit avancer. C'est ressenti d'autant plus fortement que la perception s'aiguise avec les heures de silence et de solitude dans le noir. On est là, comme coupé de notre monde habituel, au spectacle de la mécanique céleste du Monde.

...

Cela m'a fait penser au haïku et à ce que l'on appelle son insertion dans le Cosmos.

Le haïku est un objet d'écriture qui découle de notre perception du Monde, de ce qui nous entoure. Perception par le regard, mais aussi par les autres sens. Le toucher, l'ouïe, parfois la goût. Ces perceptions font référence à un modèle que nous avons construit inconsciemment mais aussi hérité par imitation inconsciente de ce qui nous entoure. Le rythme des saisons, la lumière du matin, le passage des migrateurs, la pousse de l'arbre... Tout cela forme en nous une représentation dans laquelle nous vivons et qui nous sert à comprendre, sinon à trouver notre place au sein de ce qui nous entoure.

La vie moderne avec ses rythmes imposés, son environnement arttificiel nous coupe de ce modèle du monde. On apprend donc le Monde par des schémas enseignés. La mécanique céleste, les climats, la botanique, voire la sociologie végétale, le tableaux de marées, les courbes de température, le bulletin météo...

Mais le Monde, le Cosmos, quand le touche-t-on vraiment ?

C'est pour moi, tout le sens du haïku, tout son intérêt au delà du regard amusé sur le monde. Par la référence saisonnière puis "environnementale", cette écriture permet de retrouver le contact avec ce qui nous entoure, avec le modèle intime que nous nous faisons.

L'éclipse de lune est en cela une belle leçon de choses.



CCommons 2.0 by-nc-nd Serge Tomé, 2008