575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Editorial sur le haïbun
Meriem Fresson (France)



   J’ai choisi de partager avec vous la plupart des textes qui m’ont été envoyés, ainsi que ma surprise devant la diversité qui se dégage de cette première récolte. J’entends également par là encourager d’une part les auteurs qui ont bien voulu participer à ce premier véritable numéro de la revue et d’autre part, parmi les lecteurs de 575, ceux qui hésiteraient encore à se lancer pour écrire un haïbun.

   Cette diversité s’entend en terme d’ancienneté dans la pratique du haïku, du haïbun, diversité dans les thèmes abordés et les styles utilisés (tantôt descriptif, tantôt oralisant, tantôt concis). La longueur varie également beaucoup puisque Philippe Quinta m’a fourni un texte de plusieurs pages dont je n’ai sélectionné ici que des extraits, et qu’''Une semaine en Aveyron'', de Daniel Py, prend le temps de se dérouler dans le temps et sur la page.

   La diversité est certes au rendez-vous, mais de grandes lignes se dessinent pourtant : la principale étant la réflexion sur soi ou sur l’écriture (son propre acte ou celui des autres, on trouve ainsi le poète à sa table de travail dans ''Cueillir le haïku'' et dans le texte de Jean Antonini). Ce regard sur sa pratique peut être traduit par exemple à travers la forme du kyôbun (voir encadré), qu’utilise Daniel Py. Les six premiers textes sur treize relèvent pleinement de cette tendance.

   En Occident, la prose se prête traditionnellement plus à la réflexion : ces auteurs viennent-ils au haïbun par nécessité de réfléchir sur leur pratique ? Au contraire, le fait d’écrire en prose influe-t-il sur le sujet et le ton, plus réflexifs ?

   Philippe Quinta dit avoir débuté par des chroniques avant d’arriver au haïku, qui « lui a semblé répondre à son désir de surprendre l’instant, en évitant d’inutiles péroraisons.» Il confie cependant : « Il m’apparut pourtant nécessaire d’ajouter à quelques-uns uns de mes trois vers journaliers, une courte prose. Un éclairage à ma façon plus qu’une justification. […] Si l’on peut se passer de lui, il est parfois avantageux de le connaître. »

   Si le haïku note les visions du jour, le haïbun note souvent les réflexions du jour. Pour les auteurs qui me l’ont donnée j’ai mentionné au bas des textes la date de création et même parfois le lieu, car l’histoire du haïbun au Japon a à voir avec le journal (de voyage ou intime), il m’a donc paru important de conserver cette dimension.

   On le voit bien par exemple dans le texte d’Amel Hamdi Smaoui, la culture, surtout littéraire, trouve une place privilégiée dans le haïbun. Il est le lieu de la contextualisation, au sens de replacer dans un texte en prose et au milieu des autres textes du champ littéraire ; l’auteur y expose les associations d’idées qui ont fait naître le haïku ou qui naissent de lui. L’arrière-plan, la toile de fond, qui permet à l’auteur de créer y est souvent plus apparente que dans le haïku.

   Mais le haïbun ne devient réellement efficace que quand la simple présentation de ‘l’autour’ devient le véhicule d’une atmosphère, au sein de laquelle le ou les haïkus interviennent dans une continuité familière, dans un léger décalage ou dans une opposition radicale. Lorsque le haïku est placé après la prose, on croirait alors rentrer dans l’eau d’un lac progressivement puis brusquement, nous y plonger entièrement. Lorsque le haïku est placé avant, on saute dans la mare et se réjouit des petites bulles et des ondes provoquées par ce saut.

   Mais d’autres chemins s’ouvrent, en lien avec une image plus traditionnelle du haïku, qui loue la nature et naît de promenades quotidiennes. Le texte ''P. comme promenade'', reprend l’habitude du haïjin japonais de la balade, voire du pèlerinage (ici sur les ruines de Carthage). Le texte d’André Cayrel est quant à lui réminiscent de l’histoire de Zhuangzi et du papillon. ''Tokyôku'' ! également interroge nos relations avec un passé qui n’est pas le nôtre : comment gérer l’héritage de la culture asiatique, du haïku et de haïbun japonais ?

   Le haïbun, à mi-chemin entre Occident et Orient, reprend parfois certaines traditions du texte en prose occidental académique, comme l’usage du titre. Lieu privilégié du mariage entre Occident et Orient, sa prose est tantôt dépouillée, tantôt fleurie, selon que l’un ou l'autre prend le dessus dans le ménage. Le haïku prend de même parfois l’ascendant sur la prose, ainsi j’ai tenu à respecter la graisse que Monique Merabet avait choisie pour ses haïkus, qui sont ainsi mis en avant.

   L’équilibre est différent chez chaque auteur, mais nous sommes tous invités à célébrer ce trait d’union !

Copyright Meriem Fresson, 2008