575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Une semaine en Aveyron - Daniel Py
Daniel Py (France)

Une semaine en Aveyron

Mon voyage prend un tour inattendu, suite à un changement de correspondance inopiné en gare de Montpellier, dû au malaise d'un voyageur dans le TGV entre Paris et Béziers :

Odeur d'urine
dans un coin de la gare
pissenlits

J'effectue donc le reste de mon voyage en bus, jusqu'à Millau, où je loue une voiture avant de passer prendre ma mère :

À l'entrée
du Foyer Soleil
une feuille rousse

Nous réintégrons la maison paternelle, dînons, puis allons nous coucher raisonnablement tôt :

La maison de nouveau silencieuse
mère octo –
fils quinqua –

(28 février, 21 h 45)

Sur un mur de la chambre de mon père où je couche, est accrochée une peinture qu'elle fit :

mardi 3 décembre 1935
ma future mère signait
son portrait d'un samouraï

ou d'un danseur japonais, plus probablement.

Le lendemain matin, au salon :

Tel mon père
dans son fauteuil,
journaux

Lors de discussions à bâtons rompus reviennent des souvenirs, des « trucs » partagés. Pendant le repas, celui-ci :

Graines de capucines au vinaigre = câpres, façon grand-mère.

Profitant de la voiture, nous partons en promenade. Entre Millau et Compeyre, voici :

chevaux, oies blancs, ânes
balade au bord du Tarn
un filet mignon d'eau
cascade le long de la pente
de Peyre vers Castelnau-Pégayrols
de Saint-Léons au Bois-du-four
la Muze qui serpente

Et de retour à la maison :

Mère
encore aux affaires cuisinières –
bientôt 87 ans

Un nouveau cycle s'achève :

9 heures 17
dernier poème
avant le sommeil
*

Maman possède deux cannes. Qu'elle pose soit directement à terre, soit qu'elle appuie le long d'un dossier de chaise.

sec claque sa canne
sur le plancher
– quatre-vingt-sept printemps.

Sur la place immémoriale du village – Place du Couderc – se trouve le monument aux morts adossé à la fontaine, où les femmes emplissaient leurs seaux, où les animaux venaient boire.

éternel filet d'eau
malmené par le vent
– le pays de mon père

Au sortir d'une nouvelle nuit :

corneille
claquetant la fin du noir
– début mars
le cri d'un oiseau
ouvre le jour

Lors de la sieste, après une lecture de ''Japanese Death Poems'' (écrits par des moines zen et des poètes de haïku à l'approche de la mort) :

les draps
la neige
dormir…

Mère évoque des souvenirs de la sienne lorsqu'elle traduisait à sa manière le langage des oiseaux :

« Tourrrne ton cul, grrrou-dououou… »

pour : « gros dos », lorsqu'il s'agissait des ramiers; ou bien des oiseaux qui guettaient les cerises :

« Y rougiront !… Y rougiront ! »

Elle me fait part d'autres « secrets » de jardinier, qu'elle tient de ses parents, certainement, tel celui-ci : écraser les graines de persil avec un marteau leur permet de lever plus vite.

Revenant au présent :

les oiseaux chauffent leurs voix
– matin ensoleillé de mars

Mon court séjour touche presque à sa fin :

La veille du jour où je repars,
ma vieille mère
percluse d'arthrose

Nous allons rendre visite à une de mes tantes, ce dernier dimanche :

« amoureux » enfant
d'une cousine
de maintenant
soixante et onze ans

Au cours de la dernière nuit, ce « rêve » :

le cahier
le crayon

les mains de grand-mère

Me reviennent encore en mémoire quelques anecdotes redites par ma mère à sa belle-fille, Christiane, tandis que la conversation tournait autour de l'éclipse de la lune, qui eut lieu la veille. Elle se souvient de Jacqueline, ma grande sœur, quand elle était tout bébé, levant la tête et s'extasiant :

« La `une ! La `une ! »
– et Boum !
sur les fesses

et qui, ne sachant encore dire qu'un mot : « papa », en voyant pour la toute première fois la neige :

Devant sa première neige :
« Ôô, Ppapa ! »

Incidemment, elle est prévue pour la fin de la semaine, au pays : « la neige est possible tant qu'il y a des feuilles aux chênes », cite la tante. Mon cousin, lui, nous narre un souvenir d'Orléans – ma ville natale – à l'époque de la reconstruction, après-guerre :

Des filles de bars à `Ricains
Père dit à son neveu, en patois :
« Les oies sont juchées ! »

Enfin, le foyer regagné, la voiture restituée, je passe par le jardin qui jouxte la gare pour prendre mon train de retour :

Pigeons dans les pensées
– ce cinq mars
Daniel Py
28 février – 5 mars 2007

Copyright Daniel Py, 2008