575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Celle qui ne voulait pas être lue
Monique Merabet (France)

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'''Les néons soulignent'''
'''l’échancrure des corsages'''
'''atelier d’écriture'''


   Lorna considérait les six femmes attablées suçotant leurs stylos. L’objectif du jour : écrire une histoire vraie ou inventée que chacune lirait ensuite aux autres.

   La plupart des habituées avaient commencé à gratter.

   Seule la nouvelle – comment s’appelait-elle déjà ? – avait l’air perplexe, tétanisée par la page blanche ; c’était une femme entre deux âges qui portait une coquette robe toute printanière ; elle avait au fond de ses yeux verts, une tristesse lourde de secrètes pensées.

   Ah oui ! Elle s’appelait Héléna. Lorna s’approcha :

   — Allez-y Héléna ! L’important, c’est de commencer. Après, ça vient tout seul, vous verrez. Pensez à un souvenir, un gentil souvenir de printemps...
'''Bulles de printemps'''
'''un parfum de violette'''
'''me monte au cœur.'''


   Héléna s’était mise à écrire, le visage éclairé d’une lumière intérieure.

   Les mots se posaient sur sa feuille, tels des papillons, légers, si légers.

   Souvent sa plume s’attardait sur une fleur enfouie sous les feuilles, sur le joyeux chatouillis d’un baiser au creux du cou, sur des doigts entrelacés, sur les sentiers zigzaguant entre les touffes de primevères...

   Toutes ces couleurs... les lignes dansaient sous la main d’Héléna.

   Soudain, son visage se fit plus grave, plus tendu,
'''Jusqu’à l’ivresse'''
'''ton désir joue sur mon âme'''
'''amouraison.'''


   Cet amour fou ! si prégnant sur son âme tendre de jeune fille ! comment l’exprimer avec ces termes si banals de son vocabulaire ordinaire. Héléna hésitait longuement, raturait, cherchait le mot juste et le posait à la pointe d’un crayon précautionneux.

   Quand le dictionnaire se révélait impuissant à traduire la force de ses sentiments, elle inventait. Les néologismes venaient d’eux-mêmes se poser sur le papier.

   Et elle les relisait, surprise, presque effarée : elle ne se serait pas crue capable de créer de tels vocables qu’elle jugeait parfois jolis comme cette « amouraison ».

   Á mesure que les mots s’alignaient, sa passion d’alors la reprenait tout entière. Elle en frissonnait. Á plusieurs reprises le stylo glissa de ses doigts tremblants.

   Mais les mots couraient, couraient en dépit de tous ses efforts pour les freiner, pour les garder au sein du giron passionnel. Elle craignait de les voir se précipiter trop vite vers l’inéluctable chute.
'''Les trop-plein d’étés'''
'''ont tourné au vinaigre'''
'''tu m’as dit : « Non »'''


   La pointe du stylo ripa sur le papier lisse produisant un crissement comme une plainte.

   NON ! Non à l’enfant à naître... Non au bonheur qu’elle croyait acquis...

   Comme elle avait du mal à les tracer ces trois lettres ! Ses doigts, crispés par la souffrance s’étaient raidis, ne laissant filtrer que des signes déformés, torturés qui s’étalaient en stigmates sous ses yeux embués de larmes.

   Mais elle continuait quand même, marquant contre son gré les étapes de son chemin de croix.
'''Au fond du calice'''
'''un papillon bleu se noie'''
'''addiction.'''


   Là, sa raison lui souffla d’arrêter cette narration si douloureuse.

   Mais l’acte d’écrire n’était plus soumis à sa volonté. C’était comme si elle avait crevé la poche des eaux amères pour donner naissance aux monstrueux égrégors de ses secrets si bien contenus jusqu’ici. Tellement bien enfouis au tréfonds de son âme, soigneusement bannis de ses souvenirs... Elle n’en avait jamais parlé à quiconque.

   Elle avait changé d’existence, elle avait eu ce courage, seule... Elle avait changé d’amis, de pays. Mais elle savait bien que ces maux bridés au fond de son crâne lui faisaient mal : ces migraines inexplicables – vous devez trop somatiser, disait le médecin.

   Et maintenant le barrage avait cédé. Rien ne pouvait plus arrêter la logorrhée qui s’étalait devant elle. Et sa main qui écrivait, qui écrivait d’une écriture médiumnique qu’elle ne contrôlait plus...
'''Fin d’histoire'''
'''ma vie effeuillée'''
'''page à page.'''


   La voix de Lorna, marquant la fin de l’exercice, la sortit de son envoûtant débordement.

   Héléna regarda l’animatrice d’un air hébété, hagarde comme au sortir d’un cauchemar. Elle avait le visage exsangue, raviné de sueur. Elle paraissait à bout de force.

   -- Héléna, ça va ?

   La jeune femme esquissa un timide sourire

   Elle se sentait affaiblie, mais bizarrement, elle ressentait du soulagement, un infini soulagement. Les cinq feuillets qu’elle avait couverts – presque sans rature – d’une écriture dense, semblaient avoir drainé tous les poisons de son âme. Elle se sentait délivrée de leur oppressant carcan.

   Elle regarda autour d’elle, rassérénée. Une des filles du groupe, grimpée sur une table, déclamait son texte. Une histoire amusante, à en juger par les éclats de rire qui secouaient l’auditoire.

   Mais Héléna ne rit pas. Une horrible pensée l’avait submergée : bientôt ce serait son tour !

   Non ! hurla-t-elle intérieurement. Non ! Pas ça ! Elle ne voulait pas être lue. Elle ne voulait pas se livrer en pâture à la curiosité des autres. Nue... elle s’était mise nue...

   Héléna se dressa comme mue par un ressort ; elle engouffra sa confession au fond de son sac et s’enfuit, sous les regards interdits.
'''à l’arrêt de bus'''
'''jonchée de pétales blancs'''
'''une femme en pleurs.'''
Monique Merabet

Copyright Monique Merabet, 2008