575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

Accueil - Retour au numéro


Cueillir le haïku
Monique Merabet (France)

.

'''Effleurer l’instant,'''
'''de quelques mots en lignes,'''
'''cueillir un haïku.'''


   Trois petites lignes. Rien de plus facile à trousser, pourrait-on penser !

   Hélas ! Il n’en est rien. L’élaboration d’un haïku relève d’une subtile alchimie... à part bien sûr pour ceux qui sont tombés dans l’alambic à leur naissance, ceux qui haïkisent comme ils respirent. Je ne fais pas partie de ces heureux inspirés malheureusement.

   Moi je tâcheronne, je brouillonne, ma plume suçote désespérément ses trois vers...

   Mais rien ne vaut un bon exemple.

   Un soir, en rentrant chez moi, je tombe sur le petit voisin qui fait du vélo sous la pluie, tenant d’une main un grand parapluie bleu et blanc pour s’abriter.

   Vision insolite, on ne peut plus propice à l’éclosion d’un haïku. Non ?

   Les petites cellules grises en ébullition, je me précipite sur mon crayon :

Première version :

'''enfant à vélo'''
'''ouvrant un grand parapluie.'''
'''zig-zag sous la pluie.'''

Pluie... pluie... c’est nul ! Pas de rime, pas de rime ! c’est la règle.

Deuxième version :

'''enfant à vélo'''
'''ouvrant un grand parapluie,'''
'''zig-zag sous les gouttes.'''


   Pas très harmonieux cet « enfant-à-vélo ». Un hiatus ! ne pas faire de hiatus : règle ancrée dans ma conscience de rimailleuse qui s’est exercée au classique ; oui ! vraiment classique : rimes, consonnes d’appui, alexandrins, césure, pas d’échos, sonnets et autres ballades....

   Lourde hérédité pour une apprentie haïkiste. Du passé, faisons table rase !

   Autre essai :
'''sur le vélo blanc'''
'''zigzague à travers les gouttes'''
'''un grand parapluie.'''

Euh !... Peut-être faudrait-il permuter les lignes 1 et 3 ? Tiens ! je me sens une âme de Monsieur Jourdain (désolée pour les femmes mais je ne peux pas dire Madame Jourdain qui se moquait bien des haïku & co)

Voyons...

'''un grand parapluie'''
'''zigzague à travers les gouttes'''
'''sur le vélo blanc.'''

Aïe ! cette fois la chute me semble trop banale. Là aussi, méfiance ! cette fichue troisième ligne qui ne doit pas être explicative. Il faut suggérer... suggérer, bon sang ! faire naître une image, une sensation dans la tête du lecteur, ton double, ton frère. Sinon, c’est plus du haïku. Autant faire des photos et mettre une étiquette. Bon ! les poèmes de Cyrano servaient à envelopper des tartelettes et des pâtés. Me voilà rédactrice d’étiquettes. On reprend. Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage...

'''Un grand parapluie'''
'''zigzague à travers les gouttes,'''
'''vélo sous la pluie.'''

Et vlan ! Chassez le naturel... (ou plutôt l’absence de naturel). Cette dernière ligne ! elle craint, la dernière ligne. Mon défaut principal : étaler ma « culture ». Comme dit l’autre moins on en a, plus il faut l’étaler. Ici, référence aux archétypes « film-culte » : vélo sous la pluie... chantons sous la pluie. Dansons sous la pluie ! Tiens, une autre idée vient télescoper la première. Et si je terminais par « Danse sous la pluie » ? Mais alors, il faut changer la ligne 2

Ça donne quoi ?

'''un grand parapluie'''
'''arrimé à un vélo'''
'''danse sous la pluie.'''

Revoilà le problème de la rime. Pas trop difficile à corriger : un parapluie bleu ?... ou blanc ? ça sonne mieux ?

Donc :

'''un parapluie blanc'''
'''arrimé à un vélo'''
'''danse sous la pluie.'''

Bof ! J’aime autant la première mouture. Et si je changeais la ligne 3 pour donner un ton plus humoristique. Ça fera un senryû ?

'''Un grand parapluie'''
'''zigzague à travers les gouttes,'''
'''le vélo suit.'''

Et c’est là que je ne sais plus... que la Muse m’abandonne lâchement. Quelle version est la moins mauvaise ? Pour le haïku génial et plein de grâce, c’est encore raté pour aujourd’hui.

Voilà, c’est pourquoi j’ai tout un carnet de brouillons. Et, signe d’un destin facétieux, sur la couverture du carnet figure... Un bonnet d’âne ! Ça ne s’invente pas.

Épilogue : heureux bien sûr ! Écrire un haïku… c’est du pur bonheur. Après quelques échanges avec une Ange-amie, professeur haïkiste chevronnée – que n’ai-je commencé par là ! – Le haïku :

'''Un grand parapluie'''
'''zigzague sur le trottoir'''
'''Hola ! P’tit vélo !'''
Monique Merabet

Copyright Monique Merabet, 2008