575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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La poésie de l’effacement.
Yves Gerbal (France) présenté par Damien Gabriels

« L’homme écrit sur le sable
Moi ça me convient bien ainsi
L’effacement ne me contrarie pas,
A marée descendante je recommence »

Jean Dubuffet.

La poésie de l’effacement.

J’entretiens avec le haïku des relations étroites et distendues. Depuis que j’ai rencontré ce genre poétique, depuis surtout la publication de mon premier recueil (en 1999) et toutes les manifestations diverses auxquelles j’ai participé, je sais que je peux m’éloigner de cette poésie minuscule mais que j’y reviens toujours.

Voudrais-je l’oublier, d‘ailleurs, par lassitude ou ingratitude — la vie a des tours et détours inattendus — je le retrouve tout de même sur mon chemin, comme récemment encore dans un livre de « bien-être » faisant l’éloge du zen au quotidien (''« Le zen des petits riens » ''de Gary Thorp), ou dans un roman best-seller de qualité (''L’élégance du hérisson'' de M. Barbery), par exemple… Même quand je lui tourne le dos, le haïku me rattrape.

Dans tous les cas, je ne m’inquiète pas de mes incartades et de mes infidélités. Je sais désormais la place qu’il occupe. Au centre. Mon libertinage littéraire, mes errances vers d’autres formes d’expression, n’enlèvent rien à la relation qui me lie désormais avec cette poésie du simple, du peu, du petit, du profond… Ce que l’on aime, ai-je écrit un jour, ce n’est pas ce vers quoi on va, mais ce vers quoi on revient.

Et quand bien même il disparaîtrait de mon paysage, finalement, qu’il ne faudrait pas m’en désoler. Car le haïku n’est rien. Il faut oublier le haïku. Il faut accepter que ces quelques mots, 17 syllabes ou à peu près, ne soient que la trace éphémère d’un instant.

Oui, il faut aussi savoir oublier le haïku. Curieusement je suis souvent incapable de réciter plus de deux ou trois parmi les centaines de haïkus écrits et publiés ! Je ne m’en désole pas non plus. Il y a beaucoup plus important que les mots. Les mots peuvent s’effacer. L’instant reste éternel.

Ce n’est pas si simple, cependant, de concevoir et d’accepter cette poésie de l’effacement. Car le poème en Occident est souvent soumis à une opération de sacralisation. Poète : rêveur sacré ! Le texte poétique est muséalisé, voire momifié. Pied d’estal obligatoire. Respect et inclination devant le totem. Découvrez-vous devant monsieur le poème. Admirez en silence. Recueillez-vous. Taisez-vous. Et nous-mêmes, auteurs de pacotille, n’avons-nous pas pour idéal poétique de voir nos textes imprimés, fixés sur le papier, recueillis dans un livre auquel nous avons longuement rêvé ? Avouons-le. Il n’est pas facile de négliger nos traces, nos empreintes laissées sur ce monde. Rien de plus naturel…

J’ai toujours aimé dans le haïku son « air de rien ». Un souffle seulement. Une respiration. Je devrais dire : trois fois rien. Mais comme le disait l’humoriste Raymond Devos : ''« Trois fois rien, c’est déjà quelque chose ! ».''

*

Il y a quelques années, lors d’un séjour sur l’île de Ré, j’ai écrit des haïkus sur le sable à marée basse, prenant en photo ces mots écrits avec un bâton dans le sable humide, puis attendant ensuite que la vague montante vienne les recouvrir. J’ai gardé de cette expérience un souvenir très fort, qui me revient chaque fois que je m’interroge, incorrigible occidental, sur ma capacité à avoir fait une « œuvre ». Probablement parce que j’ai eu le sentiment de réaliser là une sorte de création parfaite : absolument dans le présent, absolument éphémère, figée par l’image, effacée par la marée — et l’image sur le papier, elle aussi, affichée sur le mur près d’une fenêtre à côté de l’ordinateur sur lequel je tape ce texte, exposée au soleil provençal, a déjà perdu un peu de ses couleurs…

Il y a peu de temps, j’ai revécu à peu près la même expérience lors d’un trek dans le sud marocain. J’ai réalisé à la hâte dans le sable d’une dune couleur caramel un petit jardin zen avec trois pierres noires autour desquelles j’ai tracé quelques rides dans le sable avec un doigt. Une image — numérique cette fois, donc probablement un peu plus durable… — a figé ce land art improvisé d’un marcheur extatique. Mais très vite, le vent a effacé les sillons dans le sable. Les pierres, elles, seront peut-être déplacées bientôt par un autre marcheur étonné de les trouver disposées ainsi. Ou peut-être ne bougeront-elles plus pendant des décennies. Ou seront-elles, à leur tour, comme le paysage alentour, recouvertes par le sable du désert. Impermanence : rien n’est stable que l’instable. Montaigne, le bouddhiste d’Aquitaine, le plus zen de nos penseurs humanistes, le dit à sa manière '': « Le monde est une branloire pérenne ».'' Le haïku m’aide à comprendre et à accepter tout cela, comme aussi le font ces « œuvres » éphémères que l’eau ou le sable vient recouvrir. Que s’agit-il de comprendre et d’accepter ? Que notre vie, aussi, est un sillon dans le sable, une ride sur l’eau… Et ce n’est pas toujours si simple, cela non plus…

''« Il faut que la peinture serve à autre chose qu'à la peinture »'' disait Matisse. Il faut que le haïku serve à autre chose qu’à la poésie. Il faut que le haïku se confonde avec la vie. Voilà que ce rien, ce trois fois rien, se risque à devenir le tout. Je crois que l’on ne comprend pas vraiment ce genre de poésie si l’on n’accepte pas de considérer ces micro-poèmes comme ces rides à la surface de l’eau — autour de la grenouille de Basho ? — ou comme les pierres d’un jardin zen qui évoque l’eau par le minéral, qui exprime en même temps le mouvement et l’immobilité. Le haïku est là, entre parole et silence, toujours dans l’impermanence. Absolument présent, absolument éphémère.

''« L’homme inspiré est sans œuvre » ''prétend Tchouang Tseu, le sage oriental. Le haïku est-il mon œuvre ? Non. ''« Notre glorieux et grand chef d’œuvre, c’est vivre à propos »'' écrit encore Montaigne, dans sa sagesse occidentale… Peu importe que j’oublie les haïkus, peu importe qu’ils s’effacent. A marée descendante, je recommencerai, tant que je pourrai rester au bord de cette mer, tant que je pourrai goûter au'' « miel secret de ce lotus qui s’étale sur cet océan de lumière »'' (Tagore). Puis moi aussi, un jour, je m’effacerai…

Yves Gerbal

Photo : un jardin zen marocain…

[[v02n1txYGerbal.jpg| |Jardin zen marocain]]


Copyright Yves Gerbal, 2008