575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

Accueil - Retour au numéro


Editorial de la section haïbun
Meriem Fresson (France)



   Ça commence avec les remerciements de circonstance : merci à tous pour vos encouragements, qui sont le pétrole (fort précieux ces temps-ci) de ce nouveau numéro.

   Une personne à l'accent chaleureux et étrange descend de l'avion à destination d'ici. Ici pour moi c'est Paris, mais pour vous lecteurs… Je me souviens d'un panneau lors d'une visite à Heidelberg, sur lequel on pouvait voir une carte, presque blanche :
Heidelberg au centre
Paris un peu à gauche
les États-Unis, au loin...


   Mais notre voyageuse… son nom sonne bien français, mais dans sa langue, quelques traces de léger décalage persistent. Micheline Beaudry visite le « cimetière Le Père Lachaise » tandis que nous flânons au cimetière ''du'' Père Lachaise ; « c'est encore nuit », écrit-elle encore un peu plus tôt, rendant tout son mystère à ce moment précédant l'aube. Avec elle nous nous baladons dans cette ville qui nous semble nouvelle par le jeu de ce langage décalage. L'absence de point dans les phrases qui précèdent les haïkus renforce la continuité de ce parcours entre prose et poème. Mais si vite le départ, que l'on sent proche dans le tiret qui suit le dernier jeudi et lui seul : il laisse rêveur, temps de pause, de point…

   Encore un départ, plus du tout ici, où que soit cet ici : lors d'un kukaï, à Paris, il y a peu, Francine Chicoine, Louise Saint-Pierre, et Serge Tomé sont venus de fort loin nous parler entre autres du camp de Baie Comeau. Je n'ai jamais participé à cette manifestation, mais leur récit était si passionné, que des images inoubliables sont nées en moi. La lecture du texte de Monika Thomas-Petit qui vous est présenté dans les haïbuns de cette saison a réveillé en moi les souvenirs de ces instants que je n'ai jamais vécus. Parce que le monde du haïku est un échange permanent, et qu'un lieu d'expression n'y est pas si indépendant des autres, j'ai voulu vous les faire partager aussi. Comme l'auteur avec le haïga et le haïbun, n'hésitez pas à mélanger les genres et à peindre votre voyage vers le nord, vers le Bout-du-Monde.

   La route de Bashô suit celle de mon histoire et sa grenouille sautille à côté de moi pour un petit bout de chemin : Thierry Casasnovas raconte ses échanges avec un ami, qui feraient bondir le maître s'il n'avait pas l'humour subtil que je lui imagine en lisant ses haïkus. Une vieille grenouille, un étang qui fait du bruit, de l'eau qui saute, mélangez tout :

   Hop ! Il en sort une fourmi. Des fourmis. Petites bestioles qui viennent recouvrir de leur soleil l'ombre jetée sur le Jeudi Saint par une procession macabre. Thierry Casasnovas se rit encore des conventions dans le second texte qu'il vous offre.

   J'ai aimé, justement, une autre manière de contourner les conventions : Hélène Boissé vous propose un texte où domine, aïe aïe aïe me direz-vous, une métaphore. Mais ce qui est intéressant ici et inspirant pour d'autres tentatives, c'est que cette métaphore n'est en réalité présente que dans la prose, le haïku en est exempt : la morale est sauve et je peux ainsi vous montrer combien la prose a d'influence sur la lecture que l'on fait du haïku qui suit. Un haïku qui pourtant n'est pas si transparent et garde la part de mystère que la confidence de l'auteur n'a pas dévoilée.

   De retour chez soi, après une si longue balade, où l'on a vu se rencontrer ciel et terre, on n'aime plus les gens d'ici. Jean Antonini nous l'avoue au travers d'une prose au sens sans ambiguïté, implacable, face à laquelle le sens du haïku est encore une fois quelque peu mystérieux et laisse place à l'imagination dans un contraste efficace.

   De retour à la maison, on retrouve aussi le quotidien. Henri Chevignard l'évoque pour nous, le tirant du silence. Long silence. Quatre points au début du texte le matérialisent. La fin aussi en silence, plus réglementaire celui-là (un procédé également utilisé par André Chassagneux). Entre temps, promener le chien, s'asseoir sur un banc. Des choses simples, mais dites dans une langue soignée. Ainsi l'auteur utilise-t-il dans la prose des inversions à la manière de la poésie occidentale traditionnelle (« gris pâté de maison »), puis la chute du haïku. Celle-ci intervient au bout d'un bloc de texte compact, d'une seule phrase, qui mêle les images. On peut voir dans un extrait comme celui-ci : « le banc qui, la veille, l'a vu courir, et qui voit aussi, les soirs d'été, s'allonger un peu le temps à promener les chiens ») combien protagonistes et décors s'emmêlent dans une figure de style audacieuse. Tout l'univers et l'année entière sont contenus dans ce court assemblage de mots. Si vite, le tour de la Terre, en sautillant…

   Philippe Quinta nous raconte une autre histoire de chien, dans la garrigue, avec une touche d'humour. La garrigue c'est son quotidien, son ici à lui, ah l'heureux homme ! Sentez-vous l'odeur du thym ? Elle semble bien avoir légèrement tourné la tête du personnage étonnant qui est au cœur de ce texte.

   Pour Monika Thoma-Petit le retour est plus tendre, malgré le choc des saisons. Son texte émouvant s'achève avec courage sur deux lignes qui n'en demandent pas une de plus ! L'image y tient le rôle du troisième ''ku'' qui révèle la magie du moment.

   Allez, un dernier petit tour dans nos rêves… Jean Antonini fait le grand écart et s'inspire pour cet autre haïbun de tout autre chose : un Cyrano de Bergerac au passé simple y rencontre les poètes japonais de la lune d'automne.

   André Cayrel s'envole quant à lui pour un rêve de papier glacé. Pas de paravents en papier de riz pour ce haïbun contemporain et une prose qui ressemble de plus près à une poésie mutine.

   Le parcours des textes de cet éditorial est suivi de deux articles. Le premier, de Daniel Py, vous en dévoile davantage sur le ''kyôku'', le ''kyôka'' et le ''kyôbun'' après l'avant-goût du numéro précédent. Le second fait suite à la question posée par une lectrice sur la fiction dans le haïbun.

   Bonne lecture !
Meriem Fresson

Copyright Meriem Fresson, 2008