575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Haïku produits durant un rêve
Serge Tomé (Belgique)

Il m'est arrivé une chose étrange. Je rêve souvent, ou à tout le moins, je me souviens nettement de ce que je rêve. Or une nuit, j'ai rêvé que j'écrivais des haïkus. Une quinzaine, qui venaient facilement, tout naturellement comme dans une promenade où l'oeil s'ouvre. Ils me plaisaient d'autant que je me suis réveillé pour les noter. J'ai pu en sauver une partie importante.

C'est d'autant plus étrange que c'est une période où je n'écrivais pas beaucoup.

église vide --
chaque matin Dieu sonne
pour personne
l'eau figée ...
dans le cimetière
on n'enterre plus
église vide
la girouette tourne
dans tous les sens
cimetière de campagne
le vent sur les herbes jaunies
cri d'oiseau
la rouille sur la barrière 
du champ

A y regarder de plus près, leur structure d'images est très active. Signe que les relations entre les images ont été perçues. Le choix des images est révélateur. Des archétypes charpentent le discours et reviennent avec insistance.

la Mort : cimetière, herbes jaunies, la rouille (dégradation), enterrer, l'eau figée.

l'Absence : église vide, personne, perte de repère de la girouette , "on enterre plus"

l'Eau (une image de l'Inconscient) : l'eau

le Temps : rouille, herbes jaunies, l'eau figée

l'Appel : cri d'oiseau, mais aussi la cloche

le Transcendental : l'église, Dieu

On voit aussi bien les interactions, internes aux haïkus mais aussi à la séquence. Sur le fond, pas la peine d'aller plus loin. Qui sait lire comprendra.

Regardons plutôt les interactions internes.

l'eau figée ...
dans le cimetière
on n'enterre plus

L2 et L3 doublent L1 dans l'expression d'immobilité des choses. Plus rien ne change. "figée" est un terme désigant une immobilité longue pour de l'eau. De l'eau gelé fait aussi référence à l'hiver, la morte saison. Image explicitée par le "cimetière". "plus" indique le caractère définitif, un écho de "la Mort".

cri d'oiseau
la rouille sur la barrière 
du champ

Le cri d'oiseau (une corneille dans mon rêve) grince comme une barrière rouillée. Il fait mal à entendre comme fait mal une main passée sur de la rouille. La barrière indique une limite, une frontière comme celle entre la vie et la mort. Le cri de l'oiseau noir à cette limite peut être vu comme un appel. Le champ est un espace vide, qui s'étend au loin. Il est un écho au "herbes jaunies", au "vent" et à "tous les sens" de la girouette.

Le vent est présent avec la "girouette". Il doit donc avoir une importance que je ne perçois pas.

"Dieu qui sonne pour personne" et la girouette qui cherche sa direction, indiquent une perte de repère. Le désintérêt pour la religion serait liée pour certains à une perte de repères. On pourrait aussi dire une perte de Foi, mais je ne suis pas croyant. A tout le moins quelque chose manque.

J'ai voulu que cette observation d'une séquence de haïkus écrite en rêve ne se perde pas. Elle permet de faire un lien entre le monde onirique, domaine de l'Inconscient, et l'écriture du haïku et de percevoir ce qui me semble être certains de ses mécanismes.

...

Oui, ils ont raison. Le haïku n'est pas une poésie. Il peut servir à bien d'autres choses.


Creative Commons by-nc-nd Serge Tomé, 2008