575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Creux d'écriture - Serge Tomé
Serge Tomé (Belgique)

Le haïku est une poésie "facile" que l'on peut écrire en toute circonstances.

Néanmoins, il apparaît que cela ne vient pas nécessairement "tout seul"...

Le haïku est une production littéraire. Elle serait donc soumise aux mêmes aleas que toutes les autres productions artistiques. Comme il est petit, il est produit en plus grand nombre que le roman et constitue donc un étude statistique sur sa production.

Au fil des années, j'ai observé que les auteurs occidentaux suivaient plusieurs profils de production. Certains écrivent peu de manière continue. D'autres passent par une phase initiale à haute intensité d'une durée de deux ou trois années suivie d'un déclin prononcé. Ce second profil semble particulier aux auteur(e)s publiant sur listes internet, bien que je connaisse un cas d'auteur "papier". C'est la raison de ce déclin qui m'intéresse car elle permet d'entrevoir certains des mécanismes d'écriture.

Si je pars de l'hypothèse que le haïku est une notation du regard et qu'il est "proposé" par la partie inconsciente du regard, celle qui est liée à notre sens artistique; comment se fait-il qu'il y ait des creux d'écriture ?

Cela implique qu'il y ait :

  • soit des mécanismes de blocages, ou de "censure"
  • soit un désintérêt et la fermeture d'une fenêtre d'expression.

J'avais intéressé il y a quelques années une merveilleuse auteure d'Alaska, Cindy Zackowitz que j'ai mis en ligne sur tempslibres.org pendant des années. Sa production a décru après trois ou quatre ans puis est devenue rare. Je l'ai interrogée sur ce point et elle m'a permis de découvrir un peu du fonctionnement de l'écriture.

Selon elle, le creux s'explique par deux phénomènes :

La répétition des situations.

Premièrement, le fait qu'au bout d'un certain nombres d'années et donc, de saisons, des contextes identiques se représentent. Des regards identiques sont portés sur des situations identiques. Ce qui a été "choisi" pour être écrit est donc vu à nouveau. Comme on l'a déjà écrit (le haïku une fois écrit se retient), on ne le fait pas une seconde fois. C'est le même phénomène que lors de l'achat d'un appareil photo. On photographie tout, puis on se lasse car on a déjà fait la même photo. Même mécanisme à l'oeuvre lorsque l'on part en voyage deux fois au même endroit. On ne fait pas deux fois la même photo... Cindy fait de la photographie et cela a du l'aider à comprendre ce qui arrive. Elle habite aussi une région aux saisons très marquées et donc aux situations très typées.

La "censure interne"

Au début, on écrit tout ce que l'on voit. Puis avec les échanges, les lectures (de haïku), les études, un oeil de plus en plus critique se porte sur sa propre écriture. On va d'abord filtrer ce que l'on publie, puis ne plus écrire ce que l'on voit car on est plus attentif à la qualité, exigeant envers soi. Si on prend comme évaluation qu'un dizième de ce que l'on écrit est jugé acceptable, on comprend la baisse de production.

J'ajoute un troisième phénomène jouant pour ceux qui publient (ou écrivent en public). Le regard des autres. La publication, la diffusion, surtout au début, est une manifestation d'extraversion. On écrit, on montre... Puis, peu à peu, en portant le regard sur ce que l'on diffuse, on se juge et on pense au jugement des autres, même s'il est silencieux. Alors, on ne se risquera plus à écrire n'importe quoi. On sélectionnera, soit au moment de l'écriture, soit au moment de la diffusion.

Il pourrait y avoir aussi une autre cause. La fermeture de la fenêtre. Si on part de l'hypothèse que l'écriture, ou à tout le moins, le geste de noter, sont "produits" par l'Inconscient (est sa fonction artistique), on peut penser qu'après une phase "éruptive", il retombe d'intensité, diminuant ainsi son expression. C'est un phénomène que l'on rencontre dans les autres productions artistiques. Le peintre arrête de peindre sans raison apparente. "Il" n'a plu rein à dire. Le haïku apparaitrait alors vraiment comme une production (au sens matériel) de l'Inconscient. Il serait intéressant de voir si des personnes ayant écrit des haïku durant des années et arrêté, sont passées à d'autres modes d'expression artistique. Un beau sujet d'étude.

Le haïku me semble décidément un bel objet aux usages multiples et plus étendus qu'on ne le pense généralement.

Dix-sept syllabes ! Pfff ! mais ce n'est pas de la littérature ce petit machin, comme pensent les Ecrivains sérieux !


Creative Commons by-nc-nd Serge Tomé, 2008