575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Haïkus urbains et saison
Daniel Py (France)

Discussions des participants du kukai parisien, recueillies par Joëlle Delers

19 janvier 2008 : les saisons préférées des participants

  • en gras, les mots cités par les participants (4 mots sélectionnés par personne)

L’été est une des saisons appréciées par les haïkistes parisiens pour l’écriture de haïkus, car c’est la saison des vacances, de la sieste, du soleil et du rosé. Plus facile alors de prendre du recul sur la vie quotidienne et d’avoir un regard tourné vers l’extérieur et vers les autres, à la base de nombreux haïkus. La sérénité du vacancier serait source de contemplation et de création. Le '''jeu des lumières et de l’ombre''' (x2) sur la peau, les couleurs jaune et bleu, la chaleur des bords de mer, de la plage inspirent. C’est aussi une saison d’insectes, du papillon à la fourmi.

A noter que l'ombre est cité deux fois au singulier, pour l’été, et une fois au pluriel pour l’automne. Les ombres sont plus nombreuses, les nuages s’amoncellent, le jaune passe du ciel aux '''feuilles''' (x4), le rouge fait son apparition. Les haïkus se recentrent sur le climat qui s’affole: la pluie, le '''vent''' (x2), le brouillard et puis, de temps en temps tout de même, les rayons de soleil sur les vignes vierges. Le crépuscule crée la surprise tous les soirs, un peu plus en avance à chaque fois. La lumière des chrysanthèmes compense un peu du noir des corbeaux, car seule brille dans le ciel, la lune, la nuit. L’automne, saison préférée des haïkistes du kukai de janvier, est aussi apprécié car c’est une saison intérieure, où les souvenirs de l’été ont le temps d’éclore en haïkus. Il y a les haïkus de l’immédiat et ceux qui ont besoin de temps pour décanter, après un voyage par exemple.

'''Blanc '''(x2), '''flocons''' (x2), traces, le haïku d’hiver est haïku de neige, de tempête même. C’est la saison de la paralysie, de la nuit. Le corbeau est encore présent. La couleur a disparu. Ne restent que le blanc et le noir.

Comment écrire de tels haïkus à Paris, sans neige ? Serait-ce alors la saison des haïkus urbains et de la vie souterraine, dans le métro ?

De même, le printemps n’a pas beaucoup de succès. Certains font remarquer qu’on ne peut en profiter à Paris, pas de bourgeon, pas d’éclosion. C’est ceux qui ne flânent pas à nouveau dans les parcs, en balade ou ceux qui ne sont pas jardiniers, à débourrer et à contempler le vert.

Enfin, un haïkiste évoque les quatre saisons à coup de feu, air, eau et terre et nous invite à découvrir Arcimboldo, qui parle de saisons à coup de pinceaux. L’échange se termine par la lecture de haïkus choisis par les participants, sur leur saison préférée.

5 avril 2008 : le haïku urbain parle-t-il de saison ?

Cette contrainte classique des saisons se retrouve-t-elle dans le haïku urbain ? Si nous sommes faits de ce qui nous entoure, et si nous écrivons ce que nous sommes, comment les haïkus s’adaptent-ils alors à nos sociétés urbaines ? L’écriture se fait-elle en vacances, à la campagne, à la mer ? Ou prend-elle place au quotidien ?

Première remarque des participants : ne pas confondre saisons et nature ! Les saisons peuvent être évoquées autrement en ville, par les attitudes humaines notamment, qui sollicitent l’attention du haïkiste en permanence : vélo, décolletés, terrasses de bistrot, bonnet, bottes…

Certains pensent même que c’est une façon plus riche d’écrire un haïku, car cela motive à retranscrire des attitudes articielles, alors qu’à la « campagne », les saisons sont plus évidentes.

Par ailleurs, la nature aussi peut être artificielle, dessinée par l’homme, et pour autant, le haïku traitera de saison : les champs de riz au Japon, qui remplissent le moindre espace, entre les villes. Enfin, la nature est également présente en ville : l’herbe entre les pavés, les racines qui soulèvent l’asphalte, les pigeons à la saison des amours, la jungle à Singapour …

La quête du haïku de saison ne doit pas se laisser aller à la recherche d’une nature « authentique », où l’homme est absent. Comme un participant le fait remarquer : c’est le regard qui est bucolique/poétique, pas la nature. On parle toujours de soi, d’une façon ou une autre, il n’y a pas de complexe à avoir. D’autres font le rapprochement avec le senryu, où les saisons peuvent être absentes, traitant principalement de notre ironique situation d’hommes. Le haïku urbain serait-il senryu ?

Autre remarque des participants : qu’est-ce qu’une ville ? que veut dire urbain ? Un habitant d’un village écrirait-il des haïkus urbains s’il parle de voitures, de béton, de route nationale … Qu’en est-il des capitales encore traversées par des charrettes de foin (Sofia, Bucarest, …) ?

Il existe des astuces pour inclure le mot de saison, à travers le trait de césure, par exemple :

Averses d’été –
Nuit tiède –

Les deux autres lignes sont alors consacrées à la ville. D’autres citent ville et saison : été à Pékin

Les saisons peuvent faire leur apparition dans les excès climatiques, parfois plus sensibles en ville (canicule, tempête …) ou dans les images contrastès (rose et béton).

Enfin, s’il peut être plus difficile d’inclure les mots de saison dans les haïkus urbains, c’est aussi que la ville est a-temporelle. Certains élements restent, quelles que soient les saisons, et crée l’environnement urbain : goudron, métro, immeubles, voitures, motos, habillement, magasins, centres commerciaux, néons …

Voilà quelques pistes de réflexion, qui alimenteront, je l’espère, votre écriture. Un grand merci aux participants des deux kukai parisiens (ils se reconnaitront), dont j’ai retenu les mots (malheureusement, je n’ai pas pu noter tous leurs haïkus).

Bas
Les nuages lèchent les tours
- Cornet de glace à la main
Au petit jour,
Le ciel vide imite
Les rues désertes
Deux notes d'harmonica
Aussi peu nettes que le joueur
- Métro nocturne
Ils braillent, la maîtresse crie -
Une classe de mioches
Dans le wagon
Le nid de poule
Rempli d'eau -
Miroir du réverbère

Nagara

à l’abri
sous un vieux pont 
son matelas
clodo-
le ficus de la berge
pour sapin
un vélo dépasse 
les voitures immobiles
heure de pointe

Marlène Alexa

pots de fleurs essoufflées
sur les balcons
parisiens
agitation 
à chaque portillon
du métro
avant l’entrée
dans les Galeries Lafayette -
~ bouffée d’air chaud
Montmartre – 
jardins en sursis
quelques vignes

Claire Gardien

Un journal ouvert
Sur la banquette lacérée
Nouveau fait divers
Fenêtres ouvertes
D’un courant d’air me parvient
Un parfum des îles
Sur la banquette
Un sac de McDo laissé
Pour le SDF ?
Pour tout le wagon
Conversation de jeunes filles
Télé –réalité
Train de banlieue
conversation amoureuse
entre deux mouches
Abri-bus cassé
cette nuit une araignée
tisse sa toile
Ville lointaine
au bruit de la circulation
se mêle le coucou

Lydia Padellec

sur le trottoir
pétales blancs
et chewing-gums
" La porte, s’il vous plaît ! "
refrain de métro
première à droite :
les magnolias s’élèvent
blanc et rose
devant le 37
de la rue Lemercier
une asiate regarde
sous sa chaussure
vieil arabe assis
sur un banc de l’avenue
une feuille tombe
du trottoir
ramassant ses copies
- 8 octobre

Daniel Py


Copyright Daniel Py, 2008