575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Haïbun : Les souliers d'oncle Edouard
France Cayouette (Canada)

J’accompagnais ma mère. J’avais manqué les funérailles de tante Yvette qui avaient eu lieu en hiver. Ses cendres étaient déposées en terre ce 13 juillet. Une bonne partie de la famille y était. Revoir les frères et sœurs de mon père me remue encore 11 ans après sa mort. Dans chacun d’eux reste un morceau de lui et comme ils sont nombreux, en leur présence, son image se reconstruit, peu à peu, en trois dimensions. Avec son et odeur. Et puis revient le vide, béant.

Le ciel était incertain. Nous avions apporté des parapluies au cas où. Pourvu que nous ayons le temps. Chaque personne qui le voulait a pu toucher l’urne avant qu’elle ne soit glissée dans un sac de velours bourgogne. Ensuite, les cordons jaune or ont été tirés. Doucement. La dame savait faire. J’aurais dû m’y attendre à cause de l’incinération, mais j’ai été saisie par la petitesse du trou. La petitesse de tout. La pelle passait de main en main jusqu’à ce que rapidement, il ne reste plus de terre.

Et soudain, cet arrêt sur image. Les souliers propres d’oncle Édouard piétinant cette terre fraîchement retournée. Le plus jeune de la famille. 70 ans. Déficience très légère. Sa main essuyait maladroitement ses yeux. Ses souliers noirs se déplaçaient de gauche à droite et de droite à gauche. Un beau travail de finition. De quoi rendre fière tante Yvette qui lui avait enseigné jadis.

Les gens se sont embrassés, puis dispersés. J’ai offert mon bras à ma mère jusqu'à la voiture. Les nuages n’avaient pas bougé. Nous avions eu le temps. Nous avions encore un peu de temps.

à petits pas
revenir du cimetière
nos parapluies fermés

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