575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Entrevue avec France Cayouette
Hélène Leclerc (Canada)

[[v02n4France.jpg| |France Cayouette| ]]'''France Cayouette'''enseigne la littérature et la création littéraire au Centre d'études collégiales Baie-des-Chaleurs, à Carleton-sur-Mer. Cofondatrice et présidente du Regroupement des auteures et auteurs de la Gaspésie, elle anime aussi Les Ateliers d'écriture La page bleue dans sa région. Son recueil de haïkus, ''La lenteur au bout de l'aile'', est paru aux Éditions David en 2007. Attirée par ce genre littéraire en tant qu'acte de résistance à la rapidité et au sensationnalisme de notre époque, elle y témoigne de la grandeur contenue dans le petit. Elle a aussi collaboré à quelques collectifs de haïkus et à plusieurs revues littéraires. Son recueil de poésie, ''Jolie vente de débarras'', a été publié aux Éditions du Noroît en 2008. Suite de textes brefs et ciselés, il relate sa traversée vers l'acceptation de la fragilité humaine tandis que, complices, le monde et les choses deviennent un étrange bazar où tout vacille et s'estompe.

'''Entretien avec France Cayouette :'''

'''HL :''' Le haïku est un poème dont la pratique est relativement peu répandue au Québec, ce qui m’amène toujours à poser la même question aux haïkistes que je connais : depuis quand et comment le haïku est entré dans ta vie?

'''FC : Étonnamment, je ne me souviens pas du moment exact où j’ai lu pour la première fois un haïku, mais je sais quand cette forme s’est mise à prendre plus de place dans ma vie. Je voulais enrichir le cours de création littéraire que je donnais à des élèves de niveau collégial et, avec l’aide de la bibliothécaire, j’ai fait des recherches sur différentes formes d’ateliers d’écriture. De fil en aiguille, je suis tombée sur des articles relatifs au haïku et je me suis rendu compte que ça m’interpellait vraiment en tant que professeure. J’adore initier des jeunes de 17 et 18 ans à ce genre littéraire qui va à l’encontre de ce que notre société véhicule généralement comme valeurs. Je me fais peut-être des illusions, mais je crois contribuer à quelque chose d’important en les amenant ''''''doucement à reconsidérer la simplicité, le quotidien, le dépouillement. Pour certains d’entre eux, l’ouverture n’a pas lieu tout de suite, mais l’expérience laisse des traces profondes et c’est déjà beaucoup. J’ai appris qu’on ne sait jamais à quel moment de la vie d’un élève ce qu’on a semé va germer et se reproduire… '''

'''Ensuite, parce que je ne pouvais quand même pas enseigner le haïku sans l’expérimenter, mais surtout parce que je sentais que ça correspondait à quelque chose de très profond en moi, j’ai ressenti le besoin de l’intégrer à mon quotidien. Et puis est venu le désir d’aller plus loin, d’avoir de la rétroaction, de la formation. Alors le Camp littéraire Félix a joué un rôle important. J’y ai bénéficié de deux ateliers avec Francine Chicoine que j’ai ensuite suivie jusqu’à Baie-Comeau, sur la Côte-Nord, dans des camps d’été. Francine a été, et est encore, une figure déterminante dans ma pratique du haïku.'''

'''HL :''' J’ai parfois l’impression que le haïku existait en moi bien avant que je le découvre dans les livres… as-tu parfois cette même impression?

'''FC : En fait, je me dis que j’ai peut-être été orientale dans une autre vie ! Un jour, j’étais sur une plage très fréquentée quand un homme s’est levé, mine de rien, et a fait un enchaînement de tai chi comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. J’en ai eu les larmes aux yeux et j’ai compris que si je passais à côté de ça, je passais à côté de quelque chose de primordial. J’avais ce sentiment oui, de porter en moi, déjà, quelque chose de cet art qui ne demandait qu’à prendre forme. Il y a maintenant sept ans que je fais du tai chi et je suis toujours aussi touchée par cette lenteur, ce silence, cette grâce, cette harmonie. Un enchaînement de tai chi est un moment rond, à la fois plein et ouvert comme celui qu’on tente de capter avec le haïku. Pour moi, haïku et tai chi sont des vases communicants. Et, oui, j’ai peut-être '''''' ''porté des haïkus '' ''''''avant même de savoir que ce genre littéraire existait en ce sens que la beauté de l’univers m’a toujours profondément, voire viscéralement, émue. Quand j’y repense, je réalise que j’ai trouvé cette émotion un peu envahissante avant de pouvoir témoigner de ce trop-plein dans trois petits vers extensibles… C’est une belle question qui amène des réponses mystérieuses pleines de… questions ! Je trouve que c’est une des grandes richesses de la vie de trouver une voie, une forme, pour tenter d’exprimer ce que nous sommes : haïku, peinture, menuiserie, chant, etc. Il y a des gens qui ne trouvent pas, d’autres qui ne savent même pas qu’ils peuvent trouver. Nous portons tant de choses invisibles et informes en nous… Pour moi, c’est une chance inouïe d’en '''''' ''rencontrer quelques-unes'' ''''''par le biais de la création.'''

'''HL :''' En dédicace dans ton beau recueil de haïkus « La lenteur au bout de l’aile » (éditions David), tu parles de ton père comme d’un grand maître de l’instant et de ta mère comme étant celle qui t’a éveillée à la nature… Quand tu étais enfant, avais-tu déjà en toi ce sens de l’émerveillement et cette capacité à saisir l’instant?

'''FC : Il y a une image qui me hante et qui sous-tend peut-être tout ce que j’ai écrit et que j’écrirai. Une image très simple mais très forte pour moi. C’est le dernier jour de l’année scolaire, l’autobus nous déverse joyeusement à l’arrêt désigné. Ma maison, c’est la dernière au bout de la rue. La rue Bellevue… Il y a quelques champs déserts après ma maison. Le troisième est un champ de pissenlits. Une immense nappe d’un jaune éclatant sous le soleil de la fin juin. Soudain, c’est beaucoup trop beau. J’ai envie de pleurer. Pourtant, je sens aussi que c’est une table mise pour les vacances, pour la vie qui m’attend et s’annonce magnifique. Mais j’ai envie de pleurer. C’est trop pour moi, pour mon petit corps, pour ma petite âme et c’est impossible de partager ça avec quelqu’un. Comment partager quelque chose qu’on ne comprend pas ? Comment oser dire, enfant, que le beau nous rend à la fois heureux et triste ? Encore aujourd’hui, dans le quotidien, je m’exclame parfois sur la beauté de la lumière, de la montagne ou d’un caillou et j’ai souvent l’impression que les autres ne trouvent pas cela aussi EXTRAORDINAIREMENT RENVERSANT que moi… D’aussi loin que je me souvienne (Quand on commence à dire ça, on ne se rajeunit pas !), la beauté de l’univers m’a émerveillée. C’est un trait de personnalité dominant. D’ailleurs, je serai en session sabbatique cet hiver et je compte faire des recherches et tenter d’écrire sur ce thème du rapport complexe de l’humain avec la beauté. Ça me fascine. Pour ce qui est de saisir l’instant, je ne sais trop… Je crois que ces moments d’émotion étaient des moments de communion, donc, dans un sens, il fallait bien que je sois dans l’instant pour les saisir. Malgré cela, j’ai encore beaucoup de travail à faire pour profiter au maximum de l’instant présent. Écrire des haïkus m’aide à cheminer dans ce sens-là ; plus on s’arrête, plus on a le goût de s’arrêter ! Mais cela constitue aussi tout un défi dans notre monde trépidant. Pour ma part, je me sens actuellement dans une espèce de carrefour : mon besoin de ralentir pour savourer entre en conflit avec d’autres aspects de ma vie. Je sais que j’aurai des choix déchirants à faire…'''

'''HL :''' Est-ce qu’il t’arrive de puiser dans tes souvenirs d’enfance pour écrire des haïkus?

'''FC : Il arrive que j’y puise consciemment. Par exemple, le haïku suivant rend compte d’une scène que j’ai vécue enfant : '''''' ''sieste imposée / un enfant tente'' '''''' ''d’imiter / sa mère endormie'' ''''''. Je me souviens de l’odeur de ma mère. Du rythme ''''''de sa respiration que je tentais sans succès d’adopter. De l’impression étrange que c’est moi qui devais alors veiller sur elle. Celui-ci aussi est né d’une scène d’enfance : '''''' ''mon père / un fruit et l’odeur de l’usine / dans sa boîte à lunch.'' ''''''Mon père était un ouvrier dans une usine de pâtes et papier. Il aimait son travail. Il ne s’en est jamais plaint. Mais moi, ça me heurtait, ça me faisait peur cette odeur imprégnée jusque dans sa nourriture. C’est un haïku qui a beaucoup de valeur pour moi, d’autant plus que mon père est décédé d’un cancer… Ce sont deux exemples où j’ai fait appel à des souvenirs précis Toutefois, comme l’enfance est un prisme qui oriente à jamais notre vision, mes souvenirs constituent sans doute une banque intérieure où je puise inconsciemment. Le haïku témoigne d’un rapport sensoriel au monde et c’est le rapport par excellence de l’enfance. Notre œil, notre oreille, notre nez choisissent en fonction de ce qui nous a traversé enfant et s’est imprimé en nous à notre insu. Dernièrement, j’ai découvert une citation de Kundera qui dit : « La mémoire ne filme pas, la mémoire photographie. » J’ai l’impression qu’il y a des photographies anciennes qui se superposent à ce que je contemple aujourd’hui et qui modifient, personnalisent mon regard. Quand on écrit, ce sont peut-être ces photographies qui modèlent aussi notre voix…'''

'''HL :''' Au printemps 2007, tu publiais ton recueil de haïkus « La lenteur au bout de l’aile ». Puis, à l’hiver 2008, ton recueil de poésie « Jolie vente de débarras » paraissait aux Éditions du Noroît. Peux-tu nous parler des différences entre ton regard de haïkiste et ton regard de poète ? Est-ce simplement le même regard dans des vêtements différents ou ressens-tu plutôt qu’il s’agit d’une position complètement autre?

'''FC : Oh ! la grande question ! Spontanément, je dirais qu’il s’agit du même regard, mais que la scène regardée est différente… Comment t’expliquer ça maintenant ! C’est le même regard parce que je suis animée par la même sensibilité, peu importe ce que je regarde. Toutefois, j’habite des territoires différents selon que j’écris un haïku ou un poème. Quand j’écris des haïkus, je tente de rendre compte de choses qui préexistent à l’écriture. Jusqu’à un certain point, bien sûr, sinon je ne ressentirais pas le besoin de dire ces choses à ma façon. Un des plaisirs du haïkiste, à mon avis, est de résoudre le '''''' ''problème '' ''''''qui se présente à lui, le '''''' ''problème'' '''''' étant de trouver l’expression juste pour dire ce qu’il voit, ce qu’il ressent déjà avant l’acte d’écriture. Quand j’écris un poème, je suis plutôt les mots qui m’entraînent dans des chemins insoupçonnés et me révèlent à moi au moment même de l’écriture. Je cherche à faire naître des mariages inusités de mots exprimant quelque chose qui n’existe que dans ces images poétiques. Quelque chose de primitif, qui me parle de moi et que je ne saurais dire dans aucune autre langue que celle de la poésie. Quand je m’assois pour écrire un poème, je viens davantage '''''' ''écouter'' '''''' ce qui ''''''surgira que '''''' ''dire'' ''''''. Je suis sans filet, je dois m’abandonner, accepter de ne pas contrôler. C’est simple pour certains, mais très exigeant pour moi. C’est peut-être pour ça que je trouve qu’écrire des haïkus me repose. Même s’il s’agit d’un travail d’orfèvre, la part d’inconnu est moins grande…'''

'''HL''' : Avec la publication d’un recueil de haïkus et d’un recueil de poésie, je suis curieuse maintenant de savoir si tes projets d’écriture s’orientent davantage vers la poésie ou vers le haïku... ?

'''FC : Je crois que les deux formes me nourrissent, se nourrissent aussi l’une l’autre et que je pourrai peut-être m’y adonner simultanément. Je prévois commencer un nouveau recueil de poésie cet hiver et je continue de faire des haïkus assez régulièrement. Ce qui est nouveau, c’est mon intérêt pour le haïbun. Le saut qu’on doit y faire de la prose au haïku, ou vice-versa, m’apparaît comme un espace très riche que j’ai de plus en plus envie d’explorer. Je fais des tentatives, je suis à l’affût de ce qui se dit et s’écrit sur le sujet. Le monde francophone en est à ses balbutiements en matière de haïbun, ce qui est à la fois insécurisant et stimulant à cause de la liberté que cela permet. C’est aussi pour moi une façon d’avancer à petits pas dans la prose, qui m’a longtemps paru inaccessible à cause de mon souffle court en écriture et de mon attirance naturelle pour les formes brèves. Ceci dit, il peut se passer bien des choses en période de création et on ne peut présumer de rien !'''

'''HL :''' En terminant, voici quelques haïkus de France, tiré de son recueil « La lenteur au bout de l’aile ». Je vous invite aussi à lire son merveilleux haïbun « Les souliers d’oncle Édouard » dans le précédent numéro de la revue 575. [http://575.tempslibres.org/aphp/page3.php?page=v02n3p17 | http://575.tempslibres.org/aphp/page3.php?page=v02n3p17]

l’aube
le soleil prend les choses
une à une
ce matin
un peu plus de ciel
dans la mangeoire
première gorgée
les mains enveloppent la tasse
et le jour nouveau
tai chi
ils ralentissent la terre
nos gestes ronds
ballade
la démarche de mon père
dans celle de mon fils
dans un coffret
déposer ses bagues
et sa journée

Copyright Hélène Leclerc, 2008