575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Écrire le pays que j'aime - Hélène Bouchard
Hélène Bouchard (Canada) présenté par Hélène Leclerc

[[v02n4Bouchard.jpg| |Helene Bouchard| ]]

'''Hélène Bouchard vit à Sept-Îles, sur la Côte-Nord du Saint-Laurent. Depuis qu'elle a découvert le haïku, en 2000, ses poèmes ont été publiés dans des revues spécialisées telles '''''' ''Gong'' '''''', C'''''' ''asse-pieds'' '''''', '''''' ''Arcade'' '''''', '''''' ''Haïkaï'' '''''' et dans une dizaine d'ouvrages collectifs. Pour entretenir et partager sa passion littéraire, elle participe annuellement au Camp Haïku de Baie-Comeau. L'année 2008 est une année charnière pour elle: elle publie son premier recueil '''''' ''Percées de soleil'' '''''' (Éditions David), reçoit le prix « Coup de coeur nord-côtier » du salon du livre de la Côte-Nord, retrouve ses haïkus dans les collectifs '''''' ''Carpe Diem'' '''''' (Éditions David et Borealis Press), '''''' ''Toucher l'eau et le ciel'' '''''' (Éditions David), '''''' ''La page jaune'' '''''' (Éditions Tire-Veille) et '''''' ''Regards de femmes'' '''''' (AFH et Adage).''''''Elle anime des ateliers d'écriture à Sept-Îles et ''''''dirige une chronique'''''' '' '' '''''' ''« haïku d’été »'' ''''''dans l’hebdomadaire '''''' ''le journal de Sept-Îles.'' '''

« Il me reste un pays à te dire
Il me reste un pays à nommer…
Il ressemble au pays même
Que je cherche au cœur de moi
Voilà le pays que j'aime »
(Gilles Vigneault « Il me reste un pays »)

Depuis plus de 30 ans, je vis à Sept-Îles, ville située à 910 kilomètres au nord-est de Montréal, sur la Côte-Nord du Saint-Laurent. Les grands espaces, la nature sauvage, la fragilité de l'être m'habitent et m'inspirent. § §tableau de maître §à nouveau réinventé §la mer devant soi §(Percées de soleil)

oiseaux marins 
rassemblés sur la rive
des cris du large
(Percées de soleil)

Dans ce pays, un chemin de mots

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé écrire : journal de bord, correspondance, histoires ou contes pour mes enfants ou mes élèves, cartes de vœux, récits de vie. J’ai découvert le haïku lors d’un atelier d’écriture avec Francine Chicoine en l’an 2000. Le haïku a résonné en moi comme une musique nouvelle. J’ai été à la fois intriguée, apeurée, attirée. Mais la séduction ayant opéré, je me suis laissée apprivoiser par lui. Dans mon apprentissage du haïku, j’ai eu la chance de vivre plusieurs ateliers de création littéraire. Le camp annuel Haïku de Baie-Comeau ainsi que le Camp littéraire Félix m’ont permis d’approfondir ma démarche et de partager ma passion avec d’autres haïkistes. L’enseignement offert par Serge Tomé lors de son passage au camp Haïku de Baie-Comeau en 2007 a été déterminant dans ma connaissance de cette forme de poésie. Toutes ces rencontres se sont toujours déroulées dans une ambiance très joyeuse, mais avec un grand souci de rigueur et de respect de chaque participant. Chacune de mes participations à un atelier ou à un collectif a été une belle leçon d’écriture du haïku en même temps qu’une leçon d’’humilité, de détachement, de patience, de détermination. Le haïku n’est jamais acquis, « ''il faut se mettre au ''''service du texte » ''l’a souvent répété Francine Chicoine. C’est là une clef essentielle dans le travail d’écriture. Côte-Nord et haïku sont pour moi intimement liés par leur dépouillement et leur abondance, leur simplicité et leur grandeur. Vivre sur la Côte-Nord, c’est être en relation avec la partie de moi qui est restée sauvage, c’est l’occasion de la déployer. Plusieurs de mes haïkus en sont imprégnés :

au pas de course
elle fend le vent sur la plage
cheveux en tempête

[[v02n4Bouchard2.jpg| |Côte Nord| ]]

lendemain de tempête
échouées sur la plage
deux algues entrelacées
(Percées de soleil)

Pour moi, l’écriture du haïku se fait souvent dans le mouvement : course sur la plage, marche silencieuse. Le merveilleux du haïku, c’est qu’il se transporte si bien dans une activité physique. Je le construis, le défais, le refais à volonté dans ma tête. Quand enfin il me satisfait, je peux dire que c’est de la joie en mouvement. « ''Écrire'', comme le dit Jean Cocteau, ''est un acte d’amour. S’il ne l’est pas, il n’est qu’écriture. »'' 

face à l’église
des chants s’élèvent
huards dans la baie

(Percées de soleil)

matin de printemps
des fenêtres enfin ouvertes
s’envolent les rideaux

(Percées de soleil)

le sourire de l’enfant
traverse la rue
jusqu’au mendiant

[[v02n4Bouchard3.jpg| |Livre Percees de Soleil| ]]

'''Dans mon pays, des« Percées de soleil »'''

sa chemise blanche
séchée au grand vent
sentir l’air marin

(Percées de soleil)

Le célèbre psychologue américain Wayne W Dyer écrivait :''"Ne mourez pas sans avoir joué votre musique intérieure".''L’écriture de mon premier recueil « Percées de soleil » m’a connectée au silence qui crée la musique des mots. Après un long, beau et patient travail, la présentation de mon manuscrit s’est accompagnée d’un apaisement intérieur. Au moment de l’acceptation, j’ai vécu une sorte d’euphorie et une humble fierté.

musique printanière
fonte de la neige
''' ''dans la gouttière'' '''

(Percées de soleil)

Puis est venue la partie la plus difficile dans ce travail : les révisions de révision, les dernières mises au point, le doute, voire même la remise en question d’une publication. Ne plus trouver intéressant ce qui était écrit. Heureusement on m’a rassurée en me disant que c’était un processus normal en fin de parcours. L’impression de vivre une fin de grossesse, d’espérer la délivrance. Après cette étape, le titre « Percées de soleil » s’est imposé à moi. Une percée est une ouverture, une trouée ménageant un chemin ou dégageant une perspective (Larousse). Je me suis mise par la suite à entendre ce titre, presque chaque jour à la radio, dans les bulletins météo…

percées de soleil
dans la poudrerie fine
il neige de l’or

(Percées de soleil)

Publier un livre c’est passer de l’ombre à la lumière. L’ombre nécessaire à la création, à la rédaction, à la formation, à l’incubation, à la révision et aux nombreuses remises en question. La lumière : c’est la joie, la fierté de présenter son œuvre, tel un enfant à ses parents et amis après de longs mois de gestation. C’est accepter de se présenter sur la place publique et de s’exposer autant aux louanges qu’aux critiques. Comme le haïku est un art qui se travaille dans le silence, c’est une grande confrontation.

ressac de la vague 
sur le silence de la plage
mantra maritime

(Percées de soleil)

C’est également passer de l’excitation à l’angoisse. Après sa publication, le recueil sera-t-il viable ? Va-t-on le lire? Que va-t-on en dire? C’est aussi être reconnaissante à la vie, à Francine Chicoine, aux Éditions David, aux personnes qui ont cru en moi et m’ont offert cette chance d’être publiée. Dans mon histoire personnelle, c’est une étape très importante, une sorte d’accomplissement. Le grand cercle Selon la tradition amérindienne, tout s’inscrit dans un grand cercle de vie. La fin et le commencement se rejoignent. J’ai dédié mon livre à ma mère pour l’éveil à la joie, à mon père pour les espaces de silence, à mes enfants pour la lumière du regard.

son rire de gorge
chante encore à mon oreille
la femme innue

(Percées de soleil)

Dans ce pays que j’aime, poursuivre l’écriture du haïku

J’ai beaucoup reçu et appris depuis ma première rencontre avec le haïku. C’est à mon tour de faire connaître cette forme de poésie à d’autres. J’offre des ateliers d’écriture et d’initiation au haïku à Sept-Îles. Mon objectif est de stimuler l’acte d’écrire, de permettre aux participants de découvrir le genre littéraire qui les anime et de laisser s’exprimer leur essence personnelle. Car je crois que la seule manière de grandir dans l’art, une fois le métier ou la technique appris, c’est de grandir dans l’âme. Le haïku ne peut, pour moi, s’écrire sans cette contribution intérieure. La main qui trace les mots, reflète l’âme de celui qui écrit. L’écriture du haïku est une façon, pour moi, de me connecter à mes profondeurs, de me tenir en éveil. Elle me permet de capter, d’accueillir ces petits instants d’ombre ou de lumière, de silence ou de parole, de mouvement ou d’arrêt, de fragilité ou de force et de les mettre en mots.

ouvrir la porte
un morceau de ciel
entre dans l’église

(Percées de soleil)

Le haïku me permet de toucher au bonheur qui est vraiment dans l’instant présent. Me viennent au cœur, les paroles du moine bouddhiste Matthieu Ricard : « ''Le bonheur, c’est une manière d’être qui s‘apprend… Le plus beau cadeau que l’on puisse faire aux autres, c’est d’être heureux.»'' Le haïku, tient sur 3 lignes et pourtant il me permet d’écrire dans sa simplicité l’immensité de la vie, d’en effleurer parfois même le mystère, tel le pays de Vigneault qui « ''ne tient pas plus de place qu’un brin d’herbe sous l’hiver ». ''

« …Vaste et beau comme la mer
Avant d'être découvert
Puis ne tient pas plus de place
Qu'un brin d'herbe sous l'hiver…»

(Gilles Vigneault « Il me reste un pays »)

« Il me reste un pays à te dire »…chante Gilles Vigneault. Moi, il me reste un pays à écrire… et c’est le pays que j’aime.

''Hélène Bouchard ''

novembre 2008


Copyright Hélène Bouchard, 2008