575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Le haïku, une histoire de rencontres
Hélène Leclerc (Canada)

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Photo : Hélène Leclerc

L’écriture est un geste merveilleusement solitaire, mais la route qui mène à son épanouissement est quant à elle tissée de collaborations et de rencontres, moments souvent magiques et ressourçant, qui permettent de quitter l’isolement, l’espace de quelques jours ou de quelques heures.

Une des grandes différences entre ma vie aujourd’hui et ma vie avant ma découverte du haïku, réside dans la présence de ce réseau d’amis et de connaissances qui ont la même passion que moi. Un réseau tissé au fil des rencontres et des ateliers, un monde dans lequel je suis bien parce que je m’y sens profondément à ma place.

Tout simplement dans le but de remercier tous ces gens qui m’ont aidée et aussi pour dire que parfois, la magie du haïku dépasse amplement ses trois petites lignes, je m’arrête aujourd’hui afin de remonter le fil de ces précieuses rencontres.

Tout commence en mai 2005. À ma très grande surprise, je reçois, de la part de Micheline Beaudry, une invitation à me joindre à un souper de haïkistes de Montréal. Moi ! Et dire que je connaissais le haïku depuis quelques mois à peine…Je venais tout juste de m’abonner à Gong (la revue de l’Association française de haïku) dont Micheline était la responsable au Québec et nous avions parlé longuement au téléphone.

cette voix
entendue au téléphone
enfin voir son visage

Je me souviens encore très bien de cette grande fébrilité qui m’habitait à l’idée de la rencontrer et de partager un repas avec de « vrais haïkistes » ! Dans ma poche, j’avais à peine une dizaine de haïkus gribouillés sur un bout de papier… mes premiers haïkus. Je n’avais toutefois pas eu le courage de les lire ce soir-là, mais je me souviens encore très bien de l’enthousiasme avec lequel j’étais revenue chez moi. Heureuse de ce premier contact, de cette première rencontre.

C’est aussi lors de ce souper mémorable que j’ai rencontré Monika Thoma-Petit. Nous nous sommes rapidement liées d’amitiés. Bien qu’elle connaissait le haïku depuis quelques années déjà, notre amitié s’est construite autour de l’effervescence, de l’apprentissage, de la découverte ou de la redécouverte du haïku.

au téléphone
le bruit d’un avion
dans le ciel de l’autre

Quelques jours après ce souper, je me rends à un atelier d’introduction au haïku offert dans le cadre du Marché de la poésie de Montréal; un atelier offert par André Duhaime. Intimidée par la rencontre de ce géant du haïku francophone, je me suis sentie littéralement transportée par sa courte présentation. Plus de doute possible maintenant… entre le haïku et moi, c’était le début d’une belle passion.

Parmi la trentaine de personnes présentes à cet atelier, il y avait entre autres Michel Pleau de Québec. Imaginez ma surprise de rencontrer ce poète puisque, quelques mois auparavant, je m’étais procuré ''Soleil rouge ''(Éditions David 2004), sonrecueil de haïkus que j’avais lu et relu plusieurs fois... Sa simplicité, sa générosité et la facilité avec laquelle nous avions échangé m’ont amenée à m’inscrire à l’atelier de haïku de Baie-Comeau, animé par Francine Chicoine, un atelier lors duquel il était le poète invité.

en sortant du métro
je te cherche en vain
mauvaise station

À peine un mois plus tard, me voici donc sur la route vers Baie-Comeau, une ville nord-côtière située à environ huit heures de route de Montréal. Moi qui n’avais, jusqu’à ce jour, jamais participé à un atelier d’écriture... Je me souviens encore de la peur qui m’habitait de ne pas trouver l’inspiration et d’avoir à lutter avec le syndrome de la page blanche pendant toute la durée du camp…

Mais l’émerveillement me gagne à mesure que les kilomètres s’égrainent et que le paysage nord côtier déroule son ruban de montagnes; ce paysage où le fleuve prend toute la place avec sa splendeur tranquille… Cet émerveillement, lié à la découverte de la beauté de ce pays nordique, m’a happé, si bien que j’en ai vite oublié ma peur et ma nervosité. Les haïkus étaient au rendez-vous. Cette rencontre avec le fleuve, si majestueux à cette hauteur, fut si intense, je ne l’oublierai jamais.

lueurs de l’aube
toucher l’eau
et le ciel

Francine Chicoine, l’animatrice du camp, a un don. Le don de l’écoute dans le plus grand respect de chacun, le don exceptionnel de créer une ambiance de détente tout en maintenant un haut niveau de rigueur. C’est une évidence, Francine Chicoine et le camp de haïku de Baie-Comeau allaient me revoir…! En 2006 d’abord, alors que Jeanne Painchaud est la haïkiste invitée, puis en 2007 alors que c’est Serge Tomé qui est le principal intervenant. Cette année-là, France Cayouette qui vient de publier l’excellent recueil ''La lenteur au bout de'' l’aile aux Éditions David, fait une présentation. Je fais aussi une présentation (L’art d’attraper un papillon), moi qui viens de connaître la joie de publier mon premier recueil, ''Lueurs de l’aube'', également aux Éditions David. Quelle année !

Toutes ces rencontres, ces partages et ces échanges sont inscrits en lettre d’or dans ma mémoire parce qu’ils ont fortement contribué à maintenir et à renforcer ma passion pour la poésie du haïku.

long discours
chercher son visage
sous la barbe

Mais revenons en 2005, à l’automne, alors que j’écris un renku avec Monika Thoma-Petit, ''La montagne bleue'', inspiré des règles traditionnelles japonaises. Secrètement, j’avoue que je rêve de le faire lire à André Duhaime lui-même… simplement par curiosité, pour savoir ce qu’il en pense…

J’ose et je lui envoie… Quelle ne fut pas ma surprise de recevoir un courriel de sa part, me disant qu’il était intéressé à le publier sur son site Haïku sans frontières et en plus qu’il voulait me parler… À moi ! Moi qui, à peine quelques mois plus tôt, n’avais pas osé lire mes haïkus en public… Je lui donne mon numéro de téléphone…

son nom sur l’afficheur
replacer une mèche de cheveux
avant de répondre

De courriel en courriel, les échanges amicaux m’amènent à collaborer avec lui pour la revue Haïkaï. M’offrant d’être la responsable de la section thématique, André me donnait pour ainsi dire carte blanche. Cette grande marque de confiance et son appui constant m’ont permis de progresser, de faire un bond en avant et de confirmer ma place dans le milieu du haïku. Évidemment, le tout a pris la forme, il faut bien le dire, de centaines d’heures de travail, mais surtout d’un beau et grand cadeau!

Une autre grande et belle aventure a suivi, celle de Pixels, un recueil collectif de haïkus sur le thème des nouvelles technologies (Vents d’Ouest, 2008), que j’ai eu le bonheur de diriger avec lui. Un recueil original et étonnant…

instant de panique
sur l’écran la souris
ne répond plus

J’habite une petite ville située entre Montréal et Québec, une position géographique qui offre plusieurs avantages. Entre 2005 et 2007, j’ai participé à toutes les réunions du groupe haïku Montréal.

Mais j’ai aussi eu la chance de vivre l’expérience du kukaï traditionnel à quelques reprises lors des rencontres du groupe Haïku-Québec, un groupe fondé par Abigaïl Friedman, lors de son séjour à Québec en tant que Consule Américaine. Je n’oublierai jamais ma rencontre avec Abigaïl, une femme à l’intelligence lumineuse, dont la simplicité et le grand talent de communicatrice font d’elle une personne tout à fait exceptionnelle.

traverser le pont
le va-et-vient du regard
de la route au fleuve

Aujourd’hui, à l’aube de l’année 2009, je regarde ce bout de chemin parcouru, étonnée de voir à quel point les rencontres ont tracé ma route. Même si l’écriture se nourrit principalement de solitude et de beaucoup de silence, toutes ces personnes rencontrées m’ont montré la voie et m’ont donné une foule d’occasions afin que j’affine mon œil. Sans l’aide de tous ces gens, je ne serais probablement pas ici aujourd’hui, devant mon écran d’ordinateur, en ce paisible matin de décembre, à vous écrire ma passion du haïku.

première neige
un goéland s’envole
dans le gris du ciel

Hélène Leclerc

Décembre 2008


Copyright Hélène Leclerc, 2008