575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Haïku et Sénégal : rencontre improbable
Jeanne Painchaud (Québec) présenté par Hélène Leclerc

16 décembre 2008

Voici l’histoire d’une rencontre tout à fait improbable : celle d’une poète blanche de tradition catholique campée dans le froid nord-américain et d’un poète noir musulman pelotonné dans la chaleur sénégalaise. Leur seul et unique lien : leur passion pour le haïku.

Tout a commencé à l’automne 2001, dans le souvenir des vapeurs encore chaudes des cendres des tours jumelles du Wall Trade Center. Cela se passait au ''Somnambule'', un petit bar de Shawinigan, P.Q. En route, j’avais même remarqué, le cœur ravagé, quelques graffitis sur une falaise bordant le parcours, et j’en ai fait un haïku :

sur le bord de la route
il est écrit
je t’aime
pour n’importe qui

J’avais été invitée dans ce bar à exposer mes "boîtes-haïkus" et à participer à une soirée de lecture de poésie dans le cadre du Festival international de poésie de Trois-Rivières, où on y fait toujours des rencontres intéressantes. Je me souviens notamment d’un vieux poète russe, qui lisait en russe un si beau poème que l’assistance avait l’impression d’en saisir toute la musique et l’essence même, malgré la distance infranchissable de la langue. Cette fois, pas de Russe en vue, mais plutôt un poète africain venu de Dakar, Sénégal, à la peau très noir, au sourire éclatant et à l’âge indéfinissable : Marouba Fall. C’était sa première visite dans les Amériques.

Tous les poètes invités ont passé une très belle soirée, auquel participait également le grand poète Yves Boisvert. Belle soirée, malgré le temps légèrement frisquet qui faisait grelotter notre Sénégalais. Nous avons sympathisé : un poète et prof de lycée qui faisait écrire des haïkus à ses élèves, quelle incroyable histoire! À la fin de la lecture, nous nous sommes échangés nos cartes… d’affaires. Il serait plus juste de parler de nos cartes de poètes.

Et puis, l’eau a coulé sous les ponts et je n’ai pas eu de nouvelles de "mon" poète sénégalais. Mais l’Afrique, l’Afrique subsaharienne, m’attirait de plus en plus. J’ai d’ailleurs lu plusieurs livres sur ce vaste continent après le 11 septembre 2001, dont un des plus beaux livres que j’ai jamais lu dans ma vie, ''Ébène ''(2000), les chroniques éblouissantes de 30 ans d’Afrique du fameux journaliste polonais Ryszard Kapuscinski. Et aussi Terre d’ébène (1927), du grand reporter Albert Londres, violent réquisitoire contre la politique coloniale française de l’époque.

Et puis un jour du printemps 2007, un courriel m’est parvenu : Marouba Fall me faisait signe de l’autre côté de l’océan. Il y avait une ouverture pour inviter une poète de haïkus à la Foire du livre et du matériel didactique de Dakar, qui aurait lieu en décembre. Il venait de terminer un roman (comment dire?) romancé sur son séjour à Trois-Rivières, et il avait retrouvé ma carte de poète. J’ai transmis mon dossier à l’organisation de la Foire au début de l’automne, et… j’ai attendu. L’invitation annuelle ne venait pas. Début novembre, je n’avais plus d’espoir. L’invitation officielle m’est arrivée finalement fin novembre, à 6 jours d’avis du début de la Foire! Que faire? En une matinée, tout était bouclé, incluant ce légendaire vaccin contre la fièvre jaune : je partais à la rencontre de cette Afrique encore inconnue.

Quel choc! Des foules, des moutons partout (fin du Ramadam oblige), des égouts à ciel ouvert, de la poussière, mais aussi des sourires, des couleurs, des parfums, des rythmes. Et j’ai revu Marouba à la Foire du livre, qui m’a même invitée chez lui à prendre le thé… sénégalais, si fort et si sucré qu’il vous remue le cœur. Une photo des années 1970, accrochée dans son bureau, immortalisait sa rencontre avec Senghor, le président poète. Il m’a présenté ses deux épouses et ses sept enfants. J’ai assisté à plusieurs manifestations de la Foire, dont un géographe-poète qui se présentait comme "le poète de l’amour succulent", et j’y ai senti une effervescence qui n’était pas sans rappeler, d’après ce qu’on m’avait déjà raconté, le bouillonnement culturel des années 1960 au Québec. J’ai aussi assisté au lancement de son roman, ''' ''Betty Allen ou la liberté en question'' ''', publié dans une maison d’édition sénégalaise. Un ancien élève et une ex-collègue de lycée ont fait l’apologie du travail de Marouba, écrivain au programme des lycées. Entretemps, j’avais lu le court roman. Quel singulier objet! Le Québec et le Festival de Trois-Rivières vu à travers le prisme d’un Sénégalais musulman, quelques semaines après les événements de septembre 2001 et l’invention de "l’Axe du Mal" inventé par un président américain dont j’aime mieux oublier le nom. Il y a tellement plus qu’un océan qui sépare les valeurs québécoises et les valeurs sénégalaises et pourtant, la langue et la culture françaises nous rejoignent. Bizarrement, je me suis sentie plus proche cette fois-là des Sénégalais que des Américains ou même des Français. L’humour, sans doute.

Et je suis allée dans quelques classes de lycées parler de mon travail de poète de haïku. Quels grands yeux écarquillés, à 35 º C, dans une classe de lycée dont les fenêtres donnaient sur des bougainvilliers en fleurs et de grands eucalyptus, lorsque j’ai lu, parmi plusieurs de mes poèmes :

tu as froid dans mes bras
tu veux que je réchauffe
le vent

Très exotique ''indeed''! Tous ces élèves avaient déjà entendu parler du haïku, puisque, phénomène unique au monde, le premier Concours de haïku au Sénégal a été organisé par l’Ambassade du Japon en 1979, il y’a bientôt 30 ans. Les jeunes sénégalais en savent donc davantage sur le haïku que les jeunes québécois, pour l’avoir constaté depuis 10 ans à sillonner les écoles québécoises pour donner des ateliers sur le haïku.

Et puis, il a bien fallu revenir, retraverser l’océan, affronter une Xe tempête de neige et reviser mes notes pour écrire quelques haïkus qui auraient pu capter des instants de là-bas. Je n’ai pas pu en écrire : tous ces instants africains étaient pour moi trop chargés de sens et d’émotions.

Quelques mois après mon retour, Marouba m’a écrit pour me transmettre le texte d’un discours qu’il venait de livrer. À la Cérémonie de remise des prix du 22e Concours de haïku du Sénégal, le 12 mars dernier, Marouba en était l’invité d’honneur. Voici un extrait de son discours qui s’intitulait : LE HAÏKU : une poésie pour dire le monde et sa diversité.

"Lorsque Monsieur Samba TALL m’a annoncé que je serai l’invité d’honneur de la Cérémonie de Remise des Prix de la 22ème Edition du Concours de haïku organisé au Sénégal, mon premier souci a été de trouver un titre au discours que j’aurai à prononcer. Non pas un contenu. Je n’ai aucune prétention de dire plus ou mieux que les illustres personnalités du monde universitaire et littéraire qui m’ont précédé.

Ainsi ai-je hésité entre deux intitulés : " ''Le haïku : poésie de la rencontre ", ''d’une partet ''" Le haïku : poésie pour capturer l’écume sur le dos de la vague du temps qui s’en va ", ''d’autre part..

Il me fallait bien donner une orientation précise à mon propos.

Le haïku est assurément une poésie de la rencontre et une poésie pour capturer l’essentiel du temps qui passe.

C’est lui qui m’a révélé Jeanne PAINCHAUD, en octobre 2001, à l’occasion du 17ème Festival International de Poésie tenu à Trois- Rivières, au Québec. La poétesse canadienne, auteur de plusieurs recueils dont ''" Je marche à côté d’une joie " '''''('''1) et ''" Soudain " ''(2), procédait au vernissage d’une Exposition de haïkus.

En décembre 2007, j’ai insisté auprès du Ministère de la Culture et du Patrimoine Historique Classé pour qu’elle soit invitée aux Rencontres Littéraires que je pilotais pendant la Foire Internationale du Livre et du Matériel didactique. Et lorsqu’elle est arrivée à Dakar et que je l’ai mise en face des enseignants et de leurs ouailles du lycée Galandou Diouf de Mermoz puis de l’A.C.A.P.E.Sdes Parcelles Assainies, je me suis réjoui du choix que mon flair m’avait inspiré.

Je dis bien'' flair. ''

Ai-je besoin de signaler que je n’écris point de haïku ? Saurai-je en écrire, un jour, bavard et prolixe comme l’est le dramaturge de plus en plus aimanté par le roman que je suis ? (…)

J’ai découvert le haïku dès le lancement du Concours par l’Ambassadeur Sonoo UCHIDA, grâce à mon défunt professeur de lettres, Mouhamadou KANE dont je salue la générosité, la clairvoyance et l’humour."

Je me suis donc retrouvée un petit peu, et surtout sans le savoir, à la cérémonie du Concours de haïku du Sénégal! Je n’en croyais tout simplement pas mes yeux.

Marouba Fall a cet enthousiasme peu commun envers la littérature, la culture et envers son pays. Peu commun parce que dans un pays où sévit un si fort taux de chômage et où tant de jeunes hommes veulent gagner à tout prix l’Europe, Marouba a cette foi à contre-courant :

"Si tous ceux qui portent en eux un rêve de partir accouchaient de leur désir, l’Afrique serait vidée de ses bras valides et de ses cerveaux puissants. Alors, le désert en ferait sa dernière bouchée."

(Marouba Fall, ''' ''Pépites de terre'' ''', recueil de poésie 2004)

Heureusement, encore beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. L’invention de l’"Axe du Mal" est belle et bien morte et enterrée, et aux États-Unis, on vient d’y élire un président dont le père… est d’origine africaine. C’est Marouba qui doit être content : la terre devient de plus en plus petite, et les rencontres, quelles qu’elles soient, de moins en moins improbables.

Jeanne Painchaud

décembre 2008

'''Jeanne Painchaud vit à Montréal. Elle a publié le recueil de récits '''''' ''Le tour du sein'' '''''' (Triptyque, 1992), les recueils de haïkus '''''' ''Je marche à côté d'une joie'' '''''' (Les Heures bleues, 1997, réédité en 2006 aux Éditions 400 coups) et '''''' ''Soudain'' '''''' (David, 2002) ainsi que '''''' ''Sous nos pas'' '''''' (renku en collaboration avec Francine Chicoine, David, 2003). Elle a monté une exposition de haïkus écrits par des poètes québécois, '''''' ''Haïkus, poèmes en trompe-l'oeil, des années 20 à aujourd'hui'' ''''''; d'abord présentée à Montréal en 1997, cette exposition a voyagé dans plusieurs villes du Québec. ''''''Dans le cadre du Marché de la poésie de Montréal, elle a présenté son " Parcours poétique - Sous vos pas des poèmes ". Il s’agit d’un parcours de 20 haïkus inscrits directement sur les trottoirs du quartier Plateau-Mont-Royal de Montréal. ''''''Son travail se caractérise par une approche ludique de la langue et par l'exploration de sujets tout à fait féminins, comme le sein et la relation mère-enfant. Depuis plus de 10 ans, elle donne des ateliers de haïkus dans les écoles. '''

'''Voici quelques-uns de ses haïkus, tirés de son recueil '''''' ''Soudain'' '''''' (David 2002) : '''

buvant son café
une pensée pour celle
qui en a cueilli les grains
dans la tempête
un panneau enneigé
indique l’infini

à contre-jour sur les fils
des notes de musique
en forme d’oiseau
déménagement
l'amour à nouveau si léger
les boîtes si lourdes
ta main douce
ma main rugueuse
et l’air doux de Central Park

Copyright Jeanne Painchaud, 2008