575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Haïku Senryu
André Cayrel (France) présenté par Daniel Py

Les points de suspension… symbole de mutisme et moyen d’expression. Le haïku, dans l’idéal, devrait se suffire à lui même et s’affranchir des indications de la ponctuation; l’idéal étant difficile à entrevoir et encore plus à formuler, quelques signes sont parfois bienvenus. Les signes de ponctuation ont tous des fonctions et des significations très précises les rendant inadaptés à l’ouverture et au flou recherché dans le haïku (les différents tirets par exemple sont souvent utilisés de façon fantaisiste, hors des conventions, et donc rarement compris du lecteur). Un seul signe semble destiné à se fondre dans lui (haïku ou senryû) et à respecter son esprit, c’est… lui !

cachant 
le hâle de l’été…
son châle

Les points de suspension permettent la juxtaposition et la cohabitation antagoniste entre la parole et le silence. Ce sont les étincelles ou les trous dans le halo estompant le haïku ! Ils disent l’indicible ou le constituent… Ils vont jusqu’à reprendre le nombre impair caractéristique et peuvent même constituer et remplacer le mot de césure (kiréji) !

les six pattes

du flamant rose et de ses petits...
court long court

Plus prosaïquement les traités de prosodie leur attribuent des valeurs en harmonie avec l’esprit haïku : une hésitation, une interruption dans la phrase ; une reprise traduisant un trouble ou sa difficulté d’expression; une invitation à poursuivre une réflexion ; un inachèvement qui sollicite l'imagination du lecteur; une "pause dans la pensée"... Ils peuvent aussi exprimer la réticence à formuler, par inaptitude, par pudeur, par respect, par humilité… Ils sont non explicites, contrairement à ceux d’interrogation, d’exclamation ou final.

Ils jouent parfois le rôle fascinant et ambigu d’une porte ouverte… sur le vide…

Et puis avec un peu (beaucoup !) d’imagination ils font penser aux points des pointillistes pour reconstituer une image...

entre ciel et eau
trois flamants roses en suspension…
trois points c’est tout 

Comme pour tous les codes on peut toujours s’en affranchir et les utiliser nature… La tentation, bien sûr, est d’en abuser et de suspendre l’expression… de faire comme ceux qui veulent peindre sans pinceau, écrire sans stylo ou photographier sans appareil, ben voyons !

Au pire, utilisez les tel quel (nature et halo !)

premier rendez vous
devant son regard assassin…
point de suspense
festival d’Avignon
juste après les trois coups…
un vrai tonnerre 
au café
sur son passage 
les phrases… (en suspens)
un deux trois…
jamais pu compter sur elle
ses grains de beauté
p’tidej’ câlin
sur les draps quelques goutes…
du thé

« Si les points de suspension pouvaient parler, ils pourraient en dire des choses et des choses ! »

Pierre Dac


Copyright André Cayrel, 2008