575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Rêves Haïkus
Danièle Duteil (France) présenté par Daniel Py

Pendant une longue période de ma vie, j’ai beaucoup rêvé ou plus souvent cauchemardé. Une période pendant laquelle j’ai vécu des bouleversements intenses. La nuit ne m’apportait absolument pas le repos que j’appelais de mes vœux. Dormir était devenu une telle épreuve que je redoutais de m’assoupir.

J’ai noté alors plusieurs de mes rêves dont certains, récurrents, s’inscrivent dans les « Grands Rêves ».

rives roses du Rhin
s'extraire sans s'enliser
des eaux montantes
surgie de l'horizon
la vague monstrueuse
les happe
terres inondées
une petite fille nage
à mes côtés
arquée dans la nuit
l'échelle démesurée
un barreau se brise
assis
dans mon rêve
il chante

Une constante dans les quatre premiers haïkus, le danger. D’abord représenté par l’élément liquide, difficile ou impossible à maîtriser, puis par le « barreau [qui] se brise ». Dans les haïkus 1 et 3, le sujet est actif devant la menace (« s’extraire », « nage » - surnage ?). A l’inverse, les 2 et 4 mettent en relief la passivité. Dans chacun des quatre premiers haïkus, l’être est confronté à une situation qui le dépasse. Le vocabulaire s’inscrit dans le registre de l’énormité. D’abord les forces de la nature, matérialisées par « les eaux montantes », « la vague monstrueuse » et « les terres inondées ». Ensuite « l’échelle », certes un objet familier, mais elle est ici « démesurée », s’appuyant de surcroît sur l’obscur, l’inconnu, « la nuit ». Désarticulation entre le « je » et l’universel ? Curieux glissement de sens, on remarquera dans ce quatrième haïku le contraste entre le premier mot « arquée » qui semble annoncer une volonté tendue vers l’effort et le dernier, « se brise », qui signe l’échec et le découragement.

Cette série de textes s’ouvre sur une image riante (« les rives roses du Rhin ») mais trompeuse : il s’agit en fait d’une sorte de magma informe dans lequel il est difficile de ne pas « s’enliser ». Elle s’achève sur un chant et l’évocation d’un homme, mon père disparu, « assis », paisible. Solidement ancré dans mon rêve, il apparaît comme l’élément stable (rythme 2/3/2) et rassurant, au centre de ce chaos environnant où « une petite fille nage ».  


Copyright Danièle Duteil, 2008