575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Neige
Lydia Padellec (France)



   Qui est cet homme qui s’approche de moi, cet homme dont je ne connais ni la voix ni le regard ?

   Je ne sais que penser. La neige imbibe ma mémoire. Les flocons me donnent le vertige. J’ai peur de tomber.

   Si je tombe, tu ne pourras pas me rattraper. Tu es bien trop loin de moi…

   Aujourd’hui, je marche seule dans la neige. Je pense aux haïjins, à Bashô, à Santôka, qui partent seuls en pèlerinage à travers le Japon. Les flocons sur mon visage. Les mêmes sur leur visage. Ils avancent dans la tempête. à l’aveugle. Où vont-ils ? Connaissent-ils vraiment leur destination ?
Au milieu de la vie
Au milieu de la mort
La neige sans répit

(Santôka)
Première bruine – 
J’aurai pour nom
« le voyageur »

(Bashô)


   Je suis une impatiente qui marche à reculons. Non pas que je regarde derrière moi. Non. J’avance à mon rythme. Lentement.

   La chute des flocons a quelque chose d’hypnotique. Elle nous entraîne avec elle. Nous tombons comme le flocon sur le bitume. Mais nous ne fondons pas.

   Je marche seule dans la neige et sens à peine le froid. Mon esprit est ailleurs…

   à pas feutrés, je m’approche d’une fenêtre lumineuse. Tu es là, dans la chaleur de ton foyer. Assis à une table, je ne vois que ton dos. La tête inclinée, tu sembles écrire. Absorbé. Un livre ouvert à tes côtés. Je voudrais te montrer ma présence, en frappant à la vitre, en criant ton nom… La neige étouffe ma voix et mes mains ne sont que fumée ! Ne suis-je donc qu’un fantôme ? La lune blanche me sourit, peut-être se moque-t-elle de moi ? Bientôt, tu te lèves, éteins la lampe et changes de pièce. Le livre oublié sur la table. Bientôt tu te glisses dans ton lit, fermes les yeux et souris dans ton sommeil profond. Je sais que cet instant est le mien : je passe à travers le mur de ta maison, je m’approche doucement de toi. Ton visage, serein et beau comme celui d’un enfant. Je me penche et te dépose un baiser sur le front.

   Ce soir, la neige a recouvert le paysage d’un silence bienveillant.
La neige
Tombe sur la neige
Quiétude

(Santôka)

Ce soir, en rentrant de mon travail, un sourire m’est venu aux lèvres et je me suis sentie belle…

Des flocons de neige
Sur mon visage empourpré :
Baisers de la lune

Lydia Padellec

Note : la traduction des haïkus japonais de ce haïbun est de Zeno Bianu et Corinne Atlan.


Copyright Lydia Padellec, 2008