575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Regard par-dessus la clôture :
Coup d’œil sur quelques haïkus allemands
Monika Thoma-Petit (Québec) présenté par Hélène Leclerc

Lorsque Hélène Leclerc m’a demandé si je voulais bien contribuer, dans le cadre de sa « carte blanche », un article pour le numéro du solstice d’hiver de la revue 575, je n’ai pas pu lui dire non. Au nom de notre amitié, de notre complicité et de nos expériences communes au début de notre parcours d’apprentissage du haïku, j’ai eu envie d’accepter son invitation – et j’ai donc dit oui. Sans trop savoir de quoi j’allais parler dans cet article, car Hélène m’avait dit : carte blanche ! Pourtant, je m’en rends compte maintenant, il aurait sans doute mieux valu qu’elle m’impose un sujet, car aujourd’hui (la date butoir approche !) je suis là, assise devant mon ordinateur, en train de me demander qu’est-ce que je pourrais bien dire sur le haïku qui n’ait pas encore été dit.

En effet, la plupart des lecteurs de 575 ont sans doute beaucoup plus d’expérience que moi, tant dans la pratique du haïku que dans la réflexion sur ce genre littéraire. Il ne sera donc pas question ici d’une analyse savante ou de conseils d’écriture. Mais j’ai envie de lancer une invitation : regardons un peu par-dessus la clôture pour jeter un coup d’œil sur quelques haïkus allemands.

Pourquoi des haïkus allemands, en particulier ?

Simplement parce que j’en connais quelques-uns… qui m’ont marquée et que j’aimerais partager avec le lecteur francophone qui n’y aurait peut-être pas accès autrement.

Ma première rencontre avec le haïku date d’il y a longtemps. D’ailleurs, à ce moment, je ne savais pas du tout que j’avais affaire à un haïku.

C'était il y a une dizaine d'années, pendant mes vacances, alors que j’étais de retour dans mon pays d’origine et visitais les huit ou neuf églises romanes de la vieille ville de Cologne. J'ai très peu de souvenirs de cet après-midi d'été - sauf celui-ci :

Devant une de ces églises - c'était [http://ca.findloo.com/fr/search?cx=008395033032593781648%3Axvuoa6ov5k0&cof=FORID%3A9&hl=fr&s=images%3Afr%3Aca.google-images%3Afr%3A-&fromIndex=1&q=Maria+im+Kapitol | Sankt Maria im Kapitol] - il y avait une [http://www.spicologne.de/index.php?id=30 | stèle] en granite sur laquelle était gravée cette inscription :

Auch das Feuer seht
nicht nur das fallende Laub
wenn der Sommer geht

Et en dessous : « Den Aids-Opfern von Köln ».

Je tente une traduction :

Voyez aussi le feu
non seulement les feuilles qui tombent
quand l’été s’en va

Aux victimes du Sida de Cologne

Gitta Benasse

Je me souviens parfaitement combien je fus touchée par ce texte si bref. Non seulement par sa beauté toute simple, mais aussi par cette impression qu’au-delà des images précises qu’il évoquait en si peu de mots et qui faisaient naître en moi tout un monde d’émotions, il pointait vers « autre chose », quelque chose de plus grand. Vers un sens plus profond, à la découverte duquel j’étais pour ainsi dire conviée. Je n’ai jamais oublié ce petit poème.

Ce n’est que des années plus tard, dans un atelier d’écriture avec l’écrivaine québécoise Jeanne Painchaud, que j’ai appris ce qu’est un haïku. J’ai alors reconnu ce texte poétique qui m’avait tant touchée, des années auparavant, comme ma première rencontre avec le haïku.

Cet atelier d’écriture m’a donné en quelque sorte « la piqûre ». J’ai commencé à lire des haïkus (on m’avait fait cadeau de l’anthologie « Haïkus sans frontières » d’André Duhaime ) et j’ai rapidement commencé à m’y essayer moi-même – découvrant seulement par la pratique – si exigeante - combien ce petit poème qui a tellement l’air de rien,  « en a dedans » …

Et puis un jour, j’ai tapé dans Google  les mots ''haiku'' et ''deutsch''. Je suis tombée sur le site internet de la [http://kulturserver-nds.de/home/haiku-dhg/ | Deutsche Haiku-Gesellschaft] (Société allemande de haïku), qui m’a conduit sur [http://www.haiku-heute.de/ | Haiku heute] – la plus importante revue de haïku allemand en ligne - et ainsi, de lien en lien, j’ai découvert le haïku allemand contemporain qui m’a fait – et continue de faire ! - une très forte impression.

Qu’a-t-il donc de particulier ?

Difficile à dire ! Une réponse fondée à cette question présupposerait une comparaison d’un corpus représentatif de haïkus allemands avec des corpus représentatifs de haïkus issus d’autres cultures - un travail herculéen auquel il m’est impossible de m’attaquer, non seulement par manque de temps, mais surtout par manque de connaissances et de compétences. Plutôt que de m’aventurer ici à élaborer sur le « haïku allemand contemporain » (est-ce que ça existe ? Est-ce que ça peut exister : '''LE''' haïku allemand ???) ou même à émettre des hypothèses, je préfère partager quelques-uns des haïkus allemands qui me paraissent particulièrement forts, incisifs et efficaces.

kein Strafzettel
Herbstblätter
pas une contravention
des feuilles d’automne

(Martin Berner)

keine Worte
für das Licht, das
mich streifte
pas de mots
pour la lumière qui
m’a frôlé

(Michael Denhoff)

Geständnis –
die Worte werden genauer
im Dunkeln
aveu –
les mots, de plus en plus précis
dans le noir

Kerstin Scharmberg

Schlaflos -
auf dem Kissen neben mir
Mondlicht
Insomnie –
sur l’oreiller à côté de moi
lumière de lune

(Roswitha Erler)

Winterabend
mit kleinen Stichen kehrt das Lächeln
der Puppe zurück
Soir d’hiver
à coup de petits points revient le sourire
de la poupée

(Ingrid Kunschke)

Der Entwurf auf dem Schreibtisch.
Mein Chef zerklatscht Fliegen.
L’ébauche sur le bureau.
Mon chef écrase des mouches.

(Beate Konrad)

Windstille.
Vom Ruderblatt tropft
der Abendhimmel.
Calme plat.
De la rame dégouline
le ciel du soir

(Hubertus Thum)

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Source : [http://www.haiku-heute.de/ | 44 gelungene Haikus] (44 haïkus exemplaires) sur le site de '''Haiku heute'''. (Les traductions sont de moi.)

J’ai essayé de m’expliquer pourquoi ces haïkus me frappent tant. Je les trouve forts, incisifs, très originaux – ils restent dans la mémoire. D’une brièveté remarquable, avec une grande économie de moyens, ils vont droit au but, droit au cœur. Ils sont marqués du sceau de la liberté qui cherche à explorer des voies nouvelles. On y décèle la volonté de dire, dans une forme libre du haïku moderne, des réalités d’aujourd’hui. Ce sont des haïkus qui évoquent des images puissantes, grâce à leur vocabulaire extrêmement précis. Mais ce sont surtout des haïkus qui font confiance à l’intelligence du lecteur et à sa capacité de saisir les associations contenus dans les mots simples et évocateurs. Ils font le pari que le lecteur est capable de construire, à partir du texte, le sens - large, parfois multiple, souvent profond - d’un haïku.

C’est le peintre suisse alémanique Paul Klee qui a dit que l’art n’a pas la tâche de reproduire ce qu’on peut voir, mais plutôt de rendre visible ce qui autrement resterait invisible. De la même façon, ces haïkus « disent » et ainsi donnent à voir – à travers le « non-dit » - l’ indicible.

Les haïkistes qu’on trouve dans les pages de Haiku heute et sur le site de la Deutsche Haiku Gesellschaft maîtrisent parfaitement cet art du « non-dit » et c’est cette ouverture qui permet au lecteur de percevoir des liens entre l’expérience individuelle et ponctuelle et des contextes et réalités plus larges, peut-être même universelles, qui rend pour moi ces haïkus si intéressants.

Monika Thoma-Petit
Montréal

Copyright Monika Thoma-Petit, 2008