575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Le Temps
Claire Gardien (France) présenté par Serge Tomé

La sonnerie de l'horloge broie le vide qui le tenait lové sous la couette dans un sommeil de rêve, loin des préoccupations journalières. Sur le pied de guerre, son regard se tourne vers le cadran lumineux, spectre de ce début de journée ; les aiguillent grignotent ce réveil brusque qu'il aurait voulu savourer lentement dans la tiédeur de son lit. Car, là, il pouvait rêver tout éveillé à quelque joie de la veille, ou à des moment privilégiés de quiétude. L'être humain est ainsi fait qu'il a besoin d'un regard en arrière pour combler le grand vide de l'inconnu à venir. Le grand passé, le passé proche, le présent, le moment et son intensité, le lendemain et l'avenir.

Voilà à quoi l'être humain se trouve confronté. Être policé, il n'a guère le choix que de suivre le rythme. Le rythme de la ville, du travail, du dépassement de soi et de ses propres forces. C' est ainsi que l'on reste en contact avec la société, que l'on se cadre dans son moule. C'est un rituel, une omniprésence du temps à laquelle on n'échappe pas. Coincé dans l'horloge du temps ! Animalcule de la seconde, le cœur bat au rythme de l'horloge, tic tac… tic, tac… Tic…Tac.

Dans les griffes du temps, happé, collé, sur le cadran, il faut tenir le rythme. Au pire, on retrouve ce temps du supplice de la roue qui écartelait les os. Aujourd'hui, cet écartèlement a pris une tournure mentale. On est dans le rythme, sinon on se fait exclure de la société de production.

Eh oui, dans ce regard négatif, l'homme est un outil de production. Au service de la société ? Peut-être, mais surtout au service du temps. Et, ce temps est aussi la machine économique.

Cette machine, qui, chaque matin, renverse le sablier de repos d'une courte nuit et vous déverse dans la marée humaine… Outil de production, l'homme est habité par le temps, l'oeïl d'Orwell veille sur cet outil, qu'il ne dérape pas ! Le rêve, le rire n'entrent pas dans cet espace là. Chaque outil à sa place. Les Temps Modernes ? Charlot savait s'en moquer ; il lui suffisait de faire tournoyer sa cane pour remettre les pendules à l'heure ; un instant de paix, le temps s'est arrêté de tourner. Au temps de la Ford T, la société admirait ce nouvel outil de production qu'était la chaîne. Le geste irrémédiablement répété imposait une sécurité, un équilibre de vie. Les horaires souriaient à l'homme, comme une marque de liberté. Les horaires et la chaîne, devant la réussite globale de la production ne firent plus qu'un. Monstrueux, ils ne demandaient que l'effort du corps. Le cerveau n'était que matière inerte. L'homme, figé sur les aiguilles de l'horloge, tournait au rythme des secondes. Enchaîné, menotté, ficelé par ce qui avait paru si libertaire… Le corps ne demandait rien au cerveau. Ou seulement d'être en marche avec le temps. Un geste, une mesure. L'économie avait appris à mesurer le temps et le maigre espace imparti pour la célérité des gestes.

Dans cet espace-temps prison, toujours plus exigeant, on eut vite besoin d'un retour sur soi-même. Le corps usé réclamait un partage du temps. Le mental rejetait l'insipidité de cette routine. Appétissant, l'argent gagné réclamait à être dépensé. En regardant par-dessus son épaule, l'outil de production –homme- reçut le choc du passé. La nécessité d'un retour aux sources, de la renaissance de l'authentique. Rendre de l'espace-temps au corps et à l'âme. La vie vécue par les ancêtres souriait soudain d'une manière jusque là inconnue… Liberté, temps de vivre libre, temps d'un espace à soi..

Il se revit enfant, libre dans les jeux d'eaux, la pêche à la truite, les courses pieds nus dans les herbes, les rires explosifs, cheveux embroussaillés par le vent. Dans le partage avec les autres de ce temps sans limite, ce temps ouvert à la lumière du ciel qui avait les saisons pour horloge.

Et, les saisons allaient au rythme de la nature. Chacune d'elles, offrait des espaces de vie différents, les longues soirées d'été réunis sous un couchant doré ou sous la lune et la voûte du ciel si haute d'une nuit sereine. C'était aussi vivre selon les besoins des animaux de fermes, des troupeaux, des forêts. Aucune ne mesurait le temps, cependant, chacun y allait de son train-train quotidien à son rythme. Traire les vaches à l'aube et voir le ciel rosir de la clarté à venir…

Et, de se réjouir à chaque changement de saison… chacune offrant sa part de merveilles. L'hiver, quand la neige recouvrait le sol et que les glaçons pendaient aux gouttières, le froid revigorait l'esprit, le grand calme imposait sa sérénité, la méditation près de l'âtre, le temps de soupirer et du temps qu'une comtoise, de mèche avec le temps, mettait en harmonie.

A la fonte des glaces, le goutte à goutte subtil et mesuré ouvrait un espace-temps à lui seul. L'harmonie avec la nature. Savourer les changements de température. Jouir des parfums. L'espace-temps reprenait goût à la vie sous la floraison des fleurs des champs, des rus aux eaux vagabondes.

L'homme, épanoui à nouveau, cogite en regardant s'embraser la nature de couleurs. L'horloge ne compte plus le temps de l'effort. L'homme, désormais, gère sa propre horloge et puise dans un bol, vide d'obligations et d'horaires, l'essence d'une vie emmenée par les saisons au rythme des bouffées de sa pipe. Habiter ce bol vide ne signifie-t-il pas recouvrer la liberté de soi ?

La liberté de soi ou habiter le temps.


Copyright Claire Gardien, 2009