575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Kukaï et Tensaku
Monika Thoma-Petit (Québec)

Quelques réflexions à propos de deux démarches

I. TENSAKU

En 2006, Abigail Friedman, diplomate américaine, haïjin et fondatrice du Groupe Haïku Québec, publie son livre "The Haiku Apprentice" (Stone Bridge Press), dans lequel elle relate son expérience d'apprentissage du haïku au Japon. À un moment donné (p. 68), l'auteure raconte comment ''sensei'' Kuroda Momoko lui suggère des modifications à un haïku écrit au préalable. À la fin, Momoko dit à Abigail : "''Your duck haiku, it rightfully remains yours. What we have done with it, we call tensaku, a kind of poetic editing"'' (« Votre haïku du canard vous appartient à juste titre. Ce que nous avons fait ensemble, nous l'appelons ''tensaku'', une sorte de réécriture ou correction poétique »).

J'ai reconnu dans cette anecdote une démarche expérimentée dans des groupes de haïjin québécois. Francine Chicoine (qui la désignait alors par le terme ''kukaï'') l'a utilisée dans ses Camps Félix et Camps haïkus à Baie-Comeau. En février 2006, Hélène Leclerc et moi avons animé pour le Groupe Haïku Montréal un atelier qui s'inspirait de cette démarche. Depuis, le groupe l'utilise de temps en temps dans ses rencontres. Voici, en bref, comment cela se passe : Les participants qui le désirent partagent, à tour de rôle, un premier jet ou encore un haïku qui leur donne « du fil à retordre » afin de le « tester » et de recevoir une rétroaction spécifique de la part des autres participants. Ainsi, ils s'offrent mutuellement des suggestions pour améliorer les haïkus, le cas échéant. La synergie qui se dégage d'une telle démarche où chacunE « fait du pouce sur l'idée de l'autre » est surprenante et très stimulante. Le terme « vivier du haïku » (utilisé récemment par Dominique Chipot dans un échange de courriel) caractérise très bien ce qui se passe quand un groupe de haïjin se rencontre et confronte, à propos d'un haïku en devenir, ses façons de voir, de comprendre et, éventuellement, d'améliorer un texte.

Deux précisions s'imposent :

D'une part, comme nous l'avions souligné au cours de notre première expérimentation de cette démarche à Montréal en février 2006, « ''il est primordial de respecter l'idée première de l'auteurE. Il ne s'agit pas de réécrire un haïku personnel avec l'idée d'un autre, il s'agit de voir comment l'idée de l'autre pourrait être rendue d'une façon encore plus efficace''. » D'autre part, tout comme le précise Momoko Kuroda dans sa remarque envers Abigail, le haïku proposé et « retravaillé » en commun appartient toujours, et exclusivement, à son auteurE qui peut, à partir des suggestions entendues, continuer à le travailler et en faire « ce qu'il veut » (ce qui inclut aussi la décision de le publier ou de le soumettre pour fins de publication, au moment jugé opportun par lui seul.)

À la fin de notre premier ''tensaku'' à Montréal, Hélène Leclerc et moi avons suggéré aux participantEs plusieurs stratégies de réécriture. En voici, sous forme de questions, quelques-unes qui sont faciles à utiliser.

  • :Qu'est-ce qu'on pourrait retrancher ? (Souvent, le verbe ou plusieurs autres mots s'avèrent inutiles. Les adjectifs en particulier peuvent être superflus.)
  • :Peut-on inverser les lignes ou réorganiser les éléments ? Quelle serait la meilleure « chute? »
  • :Quel est le meilleur endroit pour la césure ?
  • :Lesquels des mots pourraient être plus précis ?
  • :Comment rendre l'image plus concrète ?
  • :Quels mots ou concepts abstraits pourraient être remplacés par une image ?
  • :Comment assurer « l'ouverture » du haïku afin de permettre au lecteur de construire son sens du haïku ? (Attention aux « commentaires » ou « conclusions » en L3 qui « enferment » le haïku et le privent de l'élément de « non-dit » qui lui confère sa « profondeur ».)

II. KUKAÏ

Une autre démarche en groupe – très différente du tensaku – est le ''kukaï''. Les réunions du groupe de haïjin auquel appartenait Abigail Friedman à Numazu au Japon se déroulaient sous le mode du kukaï traditionnel et c'est cette façon de faire qu'Abigail a introduite lorsqu'elle a fondé le groupe Haïku Québec. Lors d'une entrevue téléphonique qu'elle m'avait alors accordée, elle m'avait dit qu'à sa connaissance, il n'existait à l'époque que deux groupes de haïjin en Amérique du Nord qui fonctionnaient de cette façon : à part de Haïku Québec, il n'y avait que la Yuki tei kei haïku Society en Californie qui avait adopté ce mode du kukaï traditionnel, qui diffère de l'approche « workshop » ou « atelier » qui est habituellement proposée aux apprentis haïjin en occident. Depuis, et grâce aux enseignements d'Abigail, les groupes haïkistes francophone et anglophone de Montréal ont également adopté, du moins pour quelques-unes des leurs rencontres mensuelles, ce mode du kukaï traditionnel. Il y a aussi des rencontres kukaï en France (j'ai entendu parler de celles de Montpellier et de Paris), mais je ne connais pas le détail de leur démarche.

Voici, en bref, la façon dont on procède ici à Montréal :

  • :Chaque participantE apporte 3 haïkus composés au préalable, qui sont écrits, individuellement et anonymement, sur des petites fiches.
  • :On mélange toutes les fiches, puis chacunE en pige trois et se retrouve ainsi avec 3 haïkus écrits par quelqu'un d'autre, sans en connaître l'auteurE.
  • :Il les réécrit sur de nouvelles fiches individuelles (Cette réécriture a pour but d'éviter qu'on reconnaisse l'auteurE d'un haïku par l'écriture. Les premières fiches sont détruites).
  • :Toutes les nouvelles fiches sont numérotées.
  • :Séance de lecture silencieuse : toutes les fiches circulent, et chacunE prend connaissance de tous les haïkus apportés (toujours sans en connaître l'auteurE. Il y a un avantage à préserver l'anonymat : on évite ainsi de se laisser influencer par le nom ou la renommée éventuelle des auteurEs ou par le statut « social » d'unE auteurE publiéE ou  reconnuE » comme « expertE ». Tout ce qui compte est le haïku soumis, rien d'autre.) En les lisant, chacunE note pour soi-même les haïkus qu'il préfère.
  • :Sur une nouvelle feuille vierge, chacunE inscrit ensuite les numéros de ses trois haïkus préférés.
  • :Puis, quelqu'un fait le décompte et annonce au groupe les haïkus qui ont obtenu le plus grand nombre de « votes ». C'est à ce moment-là seulement que l'auteurE d'un haïku s'identifie.

Fait à noter : Il n'y a pas de critique, pas d'analyse - on apprend en lisant les haïkus des autres et en constatant lesquels ont été appréciés davantage par le plus grand nombre de personnes dans le groupe. Il se dégage ainsi de façon « naturelle » une sorte de « palmarès » des meilleurs haïkus de la soirée.

Il va de soi que les haïkus soumis, primés ou non, appartiennent toujours à leurs auteurEs qui peuvent par la suite en faire ce qu'ils veulent, c'est-à-dire, les soumettre pour fins de publication ou les publier où bon leur semble, les retravailler ou encore les condamner à la poubelle… Le simple fait qu'un haïku fut soumis ou primé lors d'un kukaï ne fait de lui « une production collective », comme je l'ai lu quelque part récemment.

On comprend facilement combien cette démarche du « kukaï traditionnel » est différente de celle du tensaku. Alors que ce dernier se déroule sous le signe de la collaboration et de l'entraide, le « kukaï traditionnel » ressemble en tous points à un concours ou une compétition lors de laquelle les haïkus les plus appréciés par les personnes présentes sont « gagnants » ou « primés » (créant par le fait même également des «perdants »). Par ailleurs, comme l'a déjà fait remarquer quelqu'un qui s'y connaît : En absence de participantEs expérimentés, ce kukaï risque de ressembler à la situation où « des aveugles servent de guide aux aveugles ». En effet, il n'y a pas de garantie que les haïkus primés lors d'un « kukaï  du genre concours »  soient effectivement les meilleurs ou seulement de « bons » haïkus. Si les participantEs (qui font office de juges) sont d'apprentis haïkistes, on pourrait en effet se retrouver avec des haïkus primés qui ne sont pas nécessairement de grande qualité. Tout dépend au fond des connaissances et de l'expérience des haïjin participantEs.

Ces quelques réserves qu'on peut entretenir par rapport à la pratique du « kukaï traditionnel » ne devraient cependant pas empêcher les apprentis haïjin de s'y adonner à l'occasion, si l'émulation générée par ce genre d'activité s'avère source de motivation. Afin de pallier les inconvénients évoqués, il suffirait sans doute de faire suivre le kukaï par une discussion ou un échange sous la direction d'unE haïjin reconnuE ou reputéE pour son expérience qui pourrait commenter les haïkus primés et, le cas échéant, mettre en garde contre des pièges, méprises, mauvaises pistes ou erreurs.

Somme toute, les deux démarches peuvent s'avérer complémentaires et la meilleure façon de tirer profit est peut-être de les pratiquer à tour de rôle.


Copyright Monika Thoma-Petit, 2009