575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Editorial - Une odeur de madeleine...
Meriem Fresson (France)

« Je me souviens de la ligne du métro
Nord-Sud qui n'avait pas exactement
les mêmes wagons que les autres ».

Georges Perec, ''Je me souviens'', éd. Hachette, Paris, 1978.

Ainsi Georges Perec notait-il déjà des détails significatifs du passé. Ses « je me souviens », eux-mêmes tirés des ''I remember'' de Joe Brainard, ont inspiré il y a quelque temps à Monika Thoma-Petit (Note 1) un jeu consistant à reprendre cette formule en début de haïku.

Ce « jeu » me souviens a fait des émules, puisque Daniel Py nous en propose dans ce numéro une version haïbun. Pour évoquer le passé, son style se fait bien différent de celui auquel il nous a habitués. En effet les courtes phrases et le ton cinglant des ''kyôbun'' font place a une écriture plus traditionnelle, digne du ''Lagarde et Michard'', qui se prête au sujet traité. Le vocabulaire choisi traduit à lui seul l'écart qui nous sépare de ce temps révolu et apporte une note joliment surannée à l'ensemble.

Si Proust ouvre son livre sur un goût, Lydia Padellec y préfère un geste. Ça plonge dans le jardin originel, ça commence par le commencement, ça revient à l'odeur.

Chez Isabel Asunsolo, le retour est physique. Chemin à l'envers, vers le présent de l'enfance cette fois. C'est une fille qui grandit, un rouge-gorge qui s'envole, les contes pour enfants sur des jeunes femmes aux lèvres rouges aussi qui s'enfuient. Si fragile l'odeur du souvenir, dit Lydia, si frêle l'oiseau, si fugace l'âge d'enfant, dit Isabel.

Pourquoi dire le passé ? Les moments ont-ils persisté parce qu'ils étaient plus forts ? Le temps leur a-t-il conféré une aura supplémentaire ? Le sentiment que toute chose passe, si propre au haïku, s'exprime-t-il mieux en parlant de ce qui n'est plus ? Quelle surprise de voir, dans une forme incluant des haïkus, le présent refoulé au profit d'un autrefois !

Par ces temps de marasme/chômage/indignation/explosion/difficulté/faillite/déconfiture (barrez la mention inutile), le passé semble peut-être bien plus rose que le présent de ce qu'on lit dans les journaux, qu'évoque le style de Jean Antonini dans son ''Haïbun'' ''11''. Un présent de la ''Cage d'escalier'', des autos qui s'en tamponnent du flâneur, à cent à l'heure. Henri Chevignard lui aussi évoque la jeunesse, toujours dans son style bien reconnaissable à son aspect ''stream of consciousness''.

L'enfance... sujet privilégié car il est l'âge, propice au haïku, d'un rapport moins intellectuel aux choses ; on y vit le monde, que l'on découvre, plus intensément dit-on. Les haïjins sont encore friands de ces plaisirs oraux de l'âge d'or : tant Henri Chevignard qu'André Cayrel évoquent par exemple des orgies de mûres. Le plaisir d'avoir tout le temps pour soi aussi : « on n'a rien à faire, on n'a rien fait \[... \] on peut attendre l'éternité » (André Cayrel), je songe à ces vers « les nuages sont immobiles/le jour passe/rien ne se passe (Note 2) ». Ce temps qui passe, quand on est enfant, s'en rend-on vraiment compte ? Qu'est-ce qu'une heure ? Qu'est-ce que « ce soir » ? « Ça y est ? On est ce soir ? ». Que signifie « oh, ce pull, je l'ai tricoté il y a au moins vingt ans ! » ?...

Mais d'autres thèmes du passé reviennent souvent en haïbun : sans surprise ce sont les moments clefs d'une existence qui s'inscrivent sur le papier comme dans la mémoire, un déménagement, la mort d'un proche,... tiens, quand j'y pense, je n'en ai jamais lu sur la naissance d'un enfant... Jean Antonini nous rappelle par exemple dans son ''Haïbun 4'', en écho à Sôseki, combien un séjour à l'hôpital peut restituer la saveur de la vie. L'auteur se plaît à marcher auprès des fantômes sécurisants que sont les grands auteurs d'hier, amis inconnus.

Il ne me reste qu'à vous inviter à lire ces « choses dont ils se souviennent », ou dont ils se souviendront, que chacun a choisi de sortir de la petite boîte noire pour les partager, et à vous laisser méditer sur la fin du livre de Sôseki, qui s'achève sur le sentiment fort de l'ironie du sort. Je vous la soumets ici : « Si je ressens ainsi les choses, est-ce parce que le contraste entre celui que j'étais alors et celui que je suis à présent subsiste seul dans toute sa vivacité, alors que la Belette, les fleurs de prunier, les narcisses de Chine, le ''zoïn''... ces paysages qui me furent familiers se sont effacés ? » (Note3).

Notes

1 - Voir le blog d'anna, [http://haiku-nomade.over-blog.com/ | http://haiku-nomade.over-blog.com/categorie-10386507.html]
2 - Natsume Sôseki, ''Choses dont je me souviens'', éd. Picquier, Arles, 2005, p. 115.
3 - Natsume Sôseki, ''Choses dont je me souviens'', éd. Picquier, Arles, 2005, p. 180.


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