575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Editorial
Meriem Fresson (France)

L'entretien sera le soleil de ce numéro d'été. Attention les yeux, mettez vos lunettes, car les idées bien trempées exprimées par certains auteurs vous feront sans aucun doute réagir, dans quelque sens que ce soit. J'aimerais à travers ce numéro vous présenter, et peut-être vous faire découvrir, un des rares lieux sur Internet dédiés au haïbun, le blog ''Haïbun Today''.

Le site, créé en 2007, propose des haïbuns, des réflexions sur des questions théoriques, des critiques de livres, des entretiens avec des auteurs ou éditeurs, une bibliographie sur le haïbun. On peut y trouver une carte indiquant la provenance et la proportion des consultations du site, dévoilant une géographie de l'intérêt pour le haïbun au niveau mondial.

Se positionnant par rapport au site ''Contemporary Haibun Online'', qui contient surtout des textes, ''Haibun Today'' se veut un lieu de réflexion sur un genre en devenir, tout comme l'est ''575.'' Aucun point de vue particulier n'y est privilégié, et Jeffrey Woodward, son éditeur, le perçoit comme un forum ouvert où chacun peut échanger, proposer, ou critiquer.

Au sommaire on trouve notamment un article intéressant par Bamboo Shoot sur l'utilisation du présent. Un autre relate une expérience de Tracy Koretsky sur le “haïbun sans haïku” (exemple et analyse à relier à l'opinion de Janice Bostok dont l'entretien est traduit dans ce numéro de 575), son rapport avec le poème en prose (dont la définition diffère, attention, en anglais et en français) et propose d'inventer le terme de “flash travelogue”. Très intéressant pour nous autres français est l'article de Gary Lebel (sensible au visuel puisqu'il compose également des ''haïga'') sur le Journal d'Eugène Delacroix comme source d'inspiration possible. On remarquera aussi un entretien avec un auteur de prose qui a découvert ensuite le haïbun. La catégorie entretiens en contient de passionnants avec Bill Wyatt, présenté comme le premier auteur à avoir écrit des haïbuns en anglais. Sa pratique du zen se répercute dans ses haïbuns, plutôt traditionnels, si tant est qu'une telle chose existe déjà. Stanley Pelter, qu'interroge l'éditeur de ''Haibun Today'', exprime cette opinion que je partage : le principal intérêt d'une définition ou d'un catalogue de règles est de servir « d'aide-mémoire à ceux qui débutent ou aux moins expérimentés dans un domaine ». Son propos sur le “haïku [ou le haïbun] visuel” mérite notre intérêt. Un sujet que creuse Ray Rasmussen dans ses échanges avec Linda Papanicolaou rapportés sous le titre : “Graphic Haibun”. Lynne Rees s'entretient quand à elle avec David Cobb, un auteur que j'apprécie beaucoup (et dont j'espère pouvoir traduire quelques textes pour vous dans le futur). Ils parlent entre autres du haïbun à plusieurs voix.

A titre d'exemple du contenu de ce site, vous trouverez dans ces pages deux des entretiens qu'il propose. Ils laissent la parole à des auteurs très différents, dans des ambiances aux antipodes l'une de l'autre. Déjà datés pour ce qui concerne l'état du haïbun anglais, ils n'en demeurent pas moins, pour nous autres haïjins français, des réflexions intéressantes qui viendront j'en suis sûre nourrir les nôtres, qui n'en sont qu'à leurs débuts.

Patricia Prime, haïjin néozélandaise, s'est entretenue avec Jim Kacian, co-fondateur avec Bruce Ross (dont vous pouvez lire deux articles traduits en français dans 575 vol. 2 n ° 4 et un entretien en anglais dans ''Haibun Today'') et Ken Jones (avec lequel le site ''Haibun Today'' propose également un entretien) de la revue ''Contemporary Haibun Online''. Jim Kacian revient dans cet entretien sur la genèse de cette revue et de son travail d'éditeur des premières anthologies de haïbun en langue anglaise. Dans leurs échanges, Patricia Prime et Jim Kacian évoquent, outre les sujets attendus (nature, longueur, passé et futur du haïbun), la possiblité d'utiliser une autre forme connexe du haïku dans le haïbun.

Le haïbun anglais évolue vers une « tanka prose » : on peut se demander si c'est parce que la prose, plus disserte que le haïku, se prête plus à l'expression de soi et donc est plus facilement compatible avec le tanka, lui même moins concis et plus personnel. Au point que les éditeurs de ''Haibun Today'' ont créé une catégorie dédiée à la prose-tanka, qui contient à ce jour 49 textes, soit à peu près un septième du nombre de haïbun publiés sur le blog, et une première anthologie dédiée à ce genre.

C'est un sujet qu'abordent également Sharon Dean et Janice Bostok dans le second entretien traduit. Janice Bostok présente ici quelques points de vue qui font débat dans la communauté anglophone (l'utilisation du ''tanka'' en faisant partie) tels que le “haïbun sans haïku”, ce qui pousse à s'interroger sur la nature de la prose dans le haïbun : peut-elle être n'importe quelle prose ? Présente-t-elle certaines caractéristiques physiques du haïku ? Relève-t-elle du même “esprit” si difficile à définir ? Sharon Dean, qui a réalisé l'entretien, l'a écrit sous une forme elle-même remarquable dans la mesure où il s'ouvre, se poursuit à mi-chemin, et se termine sous la forme d'un haïbun relatant le voyage pour se rendre chez Janice Bostok et en revenir. Un autre entretien réunissant les mêmes protagonistes est disponible sur le site ''Haibun Today''.

Mais l'entretien s'invite aussi dans la sélection de haïbuns de ce numéro. Vous pourrez ainsi lire le résultat de l'expérience de Catherine Belkhodja pour retranscrire un entretien avec l'architecte Claude Parent. L'auteur nous offre un autre texte sur le thème fort estival des palmiers, discours amoureux et discours scientifisant se succèdent avec un décalage humoristique et autodérisoire. Des rires au programme également à la lecture de Monique Merabet et son grand ménage... d'été. Si Dieu est entre les casseroles, l'émotion semble être entre le balai et le plumeau, dans la poussière de l'instant qu'ils soulèvent, dans le lien subtile entre prose et haïkus, tendu-détendu. Les souvenirs sont là sous les moutons, non pas lourds de regrets, mais légers comme une lingette dernier cri. La peur est au rendez-vous elle aussi dans cet autre court texte de Monique Merabet, qu'elle appelle “haïbonsaïs” : soyez terrifiés de la transformation d'un serpent fallacieux sans sonnette qui surgit du salpêtre !

Hélène Boissé apporte quand à elle une nouvelle pierre dans la réflexion sur la place du passé dans le haïbun dans son texte ''Hier'' et mime le ronron répétitif du roulis quotidien dans une prose sur la perception du temps dans notre société.

Philippe Quinta propose quant à lui un voyage moins iconoclaste dans la droite ligne de la sente étroite, mais un peu plus au Sud.

Lydia Padellec, seule ou presque par une “nuit d'orage” chargée d'électricité créatrice fait communiquer haïku et prose en composant des variations tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre, sur le motif de la page immaculée, dont la couleur s'étend au paysage et même au chat, comme par la magie de ce moment où la nature est bouleversée.

Il n'est pas rare de rencontrer des textes qui prennent le fait d'écrire pour sujet, mais ce qui se profile dans ce numéro ce sont des interrogations sur la place de la parole dans le haïbun en français. J'ai rarement rencontré des dialogues dans la partie en prose. Quelques guillemets tout au plus viennent rapporter les propos parfois truculents de certaines personnes. Si vous avez lu des exemples réussis de parole dans le haïbun n'hésitez pas à m'en faire part ! Vos propositions pourront être rapportées dans une nouvelle section COURRIER DES LECTEURS, dans laquelle vous êtes invités à exprimer également votre accord ou votre désaccord avec les réflexions proposées dans la section ou les méthodes utilisées, à poser des questions, à faire des suggestions, et bien d'autres choses encore.


Copyright Meriem Fresson, 2009