575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

Accueil - Retour au numéro


Conseils aux architectes
Catherine Belkhodja (France)

''Nombreux sont les haïjins qui prônent un renouvellement des thèmes du haïku l’éloignant de la peinture d’un paysage bucolique pour le faire pénétrer dans le quotidien citadin. Ici l’auteur et architecte urbaniste Catherine Belkhodja nous y convie sous la forme d’un haïbun très novateur retranscrivant une table ronde qui a eu lieu à la librairie « Le genre urbain » autour d’un invité de marque en la personne de l’architecte Claude Parent.'' ''Le texte qui va suivre nécessite, du fait de sa nature expérimentale, un bref éclairage de sa genèse et des objectifs que s’étaient fixés l’auteur. Dans un jeu de poupées gigognes, je me suis moi-même entretenue avec elle : les pistes de lecture ci-dessous sont le reflet de ses réponses à mes questions.''

''Le texte se divise en deux parties bien distinctes. La première, rappelant le modèle cinématographique, brosse un rapide portrait du contexte de l’entretien. Le personnage principal est ici la ville, qui se trouve au cœur des échanges qui suivront. Notre œil survole l’urbain et s’attarde sur quelques scènes significatives à la manière du début du film Le ''Fabuleux destin d’Amélie Poulain'', ou encore le parcours de la fée Clochette jusqu’au lieu où commence l’histoire. Habitués que nous sommes des entretiens rapportés au présent, on pourrait s’interroger sur la volonté, ici, d’utiliser souvent le passé : ces références aux codes du cinéma expliquent également le choix du temps du ''flash-back''.''

''La seconde partie contient l’entretien proprement dit. Lors de la création, la prose est venue dans un second temps. Formules et slogans rapportant les conseils de la personne interrogée sont disposés sur trois lignes en rappel à la forme des haïkus présents dans la première partie. Toutefois ces conseils n’ont volontairement pas été tirés davantage vers le genre du haïku car comment transmettre la parole de l’autre à travers le haïku, bien souvent contemplatif, sans trahir sa volonté pédagogique engagée visant à influencer les auditeurs ? Tout un questionnement sur la possibilité de retranscrire un entretien sous forme de haïbun se joue ici. Il s’agissait d’imaginer une nouvelle façon d’écouter.''

L’architecte français Claude Parent est né en 1923. Il a bâti son œuvre autour de la question de « l’oblique » (il introduit par exemple les plans inclinés au sein des habitations). Il a mené sa réflexion sur ce thème avec le philosophe de la technologie et de la vitesse Paul Virilio. Ils créent ensemble le groupe « Architecture Principe ». Ouvert aux interactions avec d’autres modes de réflexion et d’expression, il a également travaillé avec Yves Klein, Nicolas Schöffer ou Jacques Polieri. Il transmet notamment son expérience et sa vision de la construction en enseignant à l’École spéciale d’architecture de Paris, où il a par exemple eu pour élève Jean Nouvel, qui a ensuite rejoint pour un temps son atelier. Il a reçu le grand prix national d’architecture en 1979. Ses créations se situent surtout en France (l’église Sainte-Bernadette du Banlay à Nevers, centre de recherche aérospatiale « Thalès » à Vélizy-Villacoublay, théâtre Silvia de Monfort et pavillon de l’Iran à Paris, centre commercial de la Châtaigneraie à La Celle-Saint-Cloud, etc.), mais il a également pensé le centre d’affaires Myslbek de Prague. Bien qu’il fasse partie de l’Académie d’architecture et de celle des Beaux-Arts, il poursuit le combat pour une architecture hors normes qu’il a toujours mené.

''Mais assez glosé, je vous laisse lire le produit de cette recherche !''

Meriem Fresson

Conseils aux architectes

entretien avec Claude Parent à la librairie « Le genre urbain »

Le libraire m’avait prévenue :

Pas facile de tenir une librairie spécialisée en urbanisme en plein cœur de Belleville, quartier populaire cosmopolite de Paris et dernier bastion de La Commune au printemps 1871.

«  L’urbain plombe mon stock
survivre avec des livres
à rotation rapide »

Les temps étaient plutôt durs. La politique des quotas faisait rage.

Fuyant la police
chinoise défenestrée
– une sans-papiers
Pépé sans-papiers
à la sortie de l’école
– gaz lacrymogènes

Pendant ce temps, l’opposition se dispersait quelque peu en paroles bucoliques.

Refonder la gauche
et patati et patata
qui restera ?

Laissant aux couples le soin d’organiser d’autres réjouissances

Richard et Cécila
liste de mariage
au Bon Marché

Les lycéens accomplissaient leurs stages en entreprises

Stagiaire chez Playboy
pas de boulot alors il
feuillette les journaux

Zoom sur la librairie. Claude Parent cultivait l’oblique. Ses pensées très originales ont vivement influencé nos plus grands architectes et les étudiants continuent à être fascinés par ses idées révolutionnaires, pas toujours réalisables.

Il veut l'horizon
au cœur de la ville
Claude Parent

Mais sa philosophie est pleine de bon sens et peut être prise au sens symbolique, pour être applicable dans d’autres domaines :

Construire dit-il
c'est d'abord tout détruire – rien
n'est possible sans

Paradoxalement, son bâtiment à la Cité Internationale Universitaire était le seul qui était défendu par les étudiants durant les manifestations :

Mai 68
son bâtiment protégé
par un cordon sanitaire

Ce qui n’avait pas été le cas au moment de son inauguration :

Ruban rouge plaf !
la plaque du Shah
bombée en rouge

Son architecture de métal était pourtant tout à fait révolutionnaire

Pour la cité U
architecture de métal
– hélas elle rouille

Mais tous les experts devaient se pencher sur le problème de la rénovation de ce bâtiment, d’une grande valeur historique. Chacun proposait des solutions. Mais Claude Parent tenait à préserver l’esprit du lieu !

« Tout, tout, tout
mais pas de verre surtout
sur mon bâtiment ! »

Il ricanait au passage des conséquences lamentables des règles désuètes de sécurité :

« L’amiante – quand je pense
Imposée par sécurité
par le pompier ! »

Hélas, il a été très difficile pour lui de s’imposer. A l’école, le fameux architecte autodidacte était toujours tabou :

« Dans mon école
Interdit d’évoquer
Le Corbusier »

Même avec la célébrité dont il commençait à bénéficier, la partie n’était pas gagnée d’avance

« Suffit pas d’être une star
faut communiquer
si on veut construire »

Mais la consigne aux futurs architectes reste claire :

«  Construire c’est d’abord
résister à tous les refus
tenir jusqu’au oui »

et son dernier souhait en matière d’urbanisme

« La continuité
du regard j’imposerais
si j’étais urbaniste »
Catherine Belkhodja
Belleville, mars 2008
Librairie « Le genre urbain »

Copyright Catherine Belkhodja, 2009