575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

Accueil - Retour au numéro


Au lieu de çà.
George Friedenkraft (France)

Au lieu de ça… le rêve en toute nudité. Le rêve en toute simplicité. Où tu te loves. Comme une marmotte en hibernation. Où tu geins. Allongée sur le dos. Où tu gis parmi les pétales froissés de tes jupes. Sur le velours moite du sofa mauve.

Au lieu de ça… les caprices du songe. Les bouderies du fantasme. Masquées par le lent mouvement de tes seins. Qui oscillent comme une proue. T’ai-je dit déjà que leurs pointes évoquaient le sommet d’un mât, drapé d’embruns ? T’ai-je dit que plus bas, au confluent de ton ventre et de tes cuisses, la lisière sombre et verticale mimait une floraison duveteuse d’automne ? Les cryptogames brunis et les acacias d’or. La sente de glaise qui chemine entre les treilles assoupies.

Au lieu de ça… la plastique froide et parfaite. La perfection attique. Les dunes métamorphosées en oranges givrées. Le galbe des cuisses. Le potelé des hanches. Dans ta position, on ne peut évidemment percevoir le trapèze doré et charnu de tes fesses. Le rêve où tu te loves et dont je suis exclu. Où tu gis, tu geins parmi les caprices froissés de tes songes débridés.

Accent circonflexe
au paradis prohibé
l’os dur de ta hanche

J’aurais voulu que la ronde des aiguilles rompe la pulsation lactée des heures. Que Morphée te livre à nouveau à Dionysos. Que les mares éclaboussent leurs grenouilles et leurs dytiques pour se fondre en cascades. Que tous les orients d’Amérique cèdent le pas à la jungle primitive. Celles des lianes et des palétuviers. Que revive éternelle la mangrove. Que Blanche-Neige épouse enfin le loup charmant.

Au lieu de ça, tu m’as gâté gavé d’élixirs subtils. Tu as déroulé pour moi le tapis et la nappe. Les sucres d'Arabie. Les fruits lourds et juteux des tropiques. Et, dans la sauce, le curry, le paprika, le chocolat. Et, dans les effluves de la marmite, la sauge, le thym et le jasmin. Tous les mets de Byzance pour mes dents de duc. Toutes les senteurs de la campagne après la pluie pour ma langue de roi. Pour mon palais ensalivé de prince.

Moi à Macao
je goûtais un cacao
sous les filaos

J’aurais voulu me faire eau minérale. Bouillante comme les geysers islandais. Comme doit être chaude la douche parfumée que l’on découvre quand, après la baignade bleue, on regagne le carreau tropical, prisonniers déjà d’un rut inaltérable.

Au lieu de ça, tu m’as nourri de la mélodie des étamines. Quand, gorgées d’été, elles sèchent piteusement sur leur hampe. Tu m’as dopé aux mélopées des moissons. Tu m’as attablé au creux des champs de blé pour y écouter le murmure des étangs. S’y faire hypnotiser par le vol plané des libellules. Et le tango des papillons. Dans mon enfance, il y avait beaucoup plus de papillons que maintenant. Les pesticides ont eu raison des machaons, des aurores, des vulcains, des chevaliers flambés. Tu m’as couché là, comme un sac de grain, au creux des ''chants ''de blé.

Ma bibliothèque :
beaucoup de livres d’école
et les champs de blés

J’aurais voulu que tu sois flamme d’un chandelier aux têtes multiples. Cerbère muet(te) d’un enfer de pacotille. Dis : tu m’aurais attaché à un rocher couvert de mousse comme un esclave gaulois. Dis : tu aurais sculpté mon sexe comme un bloc de kaolin pour y construire les ailes de l’aigle. Dis : nous aurions chaque quart d’heure échangé nos rôles. Et nos positions. Dis : le quart d’heure d’après c’est moi qui t’aurais traitée comme une princesse captive. Dis : je t’aurais attachée avec des chaînes de plomb. Dis : à ta cheville j’aurai pendu des clochettes qui auraient tinté chaque fois que je me serais désaltéré à ta source d’eau vive. Dis : j’aurais voulu te savoir cheval fou. Les seins nus au vent. Comme un drapeau blessé parcourt l’infini des steppes. Tambourinant sur mon ventre comme une pluie sur les tuiles ocres. J’aurais voulu l’impossible et son double. Des yeux bleus et noirs à la fois. Une femme à deux têtes. Janus de Minerve et d'Aphrodite. Eurasienne absolue. Lapone chinoise. Nipponne. Gauloise. Friponne. Sournoise. Cochonne…

Au creux de l’étreinte
les corolles tropicales
les bougainvilliers

Au lieu de ça, tu m’as installé dans la bienséance bourgeoise. Tu m’as affublé de manteaux et de titres universitaires. Tu m’as fait nommer clerc de notaire et clair de lune. Tu m’as fait pérorer dans les dîners mondains. Là où le Tout-Paris digère les cuisses, blanches comme du poulet en gelée, des chanteuses et des comédiennes. Et déguste le caviar des intrigues et des promesses. Quelques sénateurs, déguisés en brontosaures, y déclament des discours qu’ils n’ont pas écrits et où il est question de démocratie. Des médecins, habillés en trombones à piston, osent des mélodies qu’ils n’ont pas apprises et où il est clairement dit qu’il faut guérir ou mourir. Des femmes du monde, costumées en bombonnes de gaz, éclatent d’un rire sonore et creux. Moi, myope ou aveugle, j’étais décrété fonctionnaire. Salut l’artiste !

J’aurais voulu te savoir ange et pute. Alliant la fange des étangs à sphaignes à la blancheur immaculée des lotus. Je t’aurais voulue fleur de dépravation et de rédemption. Fée d’un autre univers que le nôtre.

Au lieu de ça, tu m’as donné la vie. Et, avec elle, tout ce malaise d’être.


Copyright George Friedenkraft, 2009