575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Le train
Michel Berthelin (France)

Sous les piliers et la voûte rivetées des verrières de la gare, une marée humaine de voyageurs. Une clocharde, statufiée dans son sommeil débordant de pain et de vin blanc sec, s'étale dans l'escalier. Dans cette volée de marches en faux marbre, elle gît indécente, de détresse et de vieillesse. Elle affiche son malheur dans l’indifférence totale.

Des moineaux se posent
Ils sont peu effarouchés
Miettes de pain

Un autre, compagnon de la cloche aussi, tassé à même le quai, en pleine foule. Que cuve-t-il ? Sa fatigue ou l'alcool ? Assommé de la vie et de ses déboires. Et ces autres là-bas gisant dans leurs cartons de crasse, tous êtres informes avec ces chiens, compagnons d'infortune, pour tout dire, leurs mascottes.

Cohorte estivale
Pour prendre quelques vacances
Ô soleil promis

Et toujours les exilés dans la ville, les émigrés de la vie, avachis dans leur magma nauséeux de misère. Un train, sous le zénith aux feux brûlants, règne tel un éclair à quai. Sur les autres voies, la rare quiétude des rubans d’acier rutilants aux lueurs argentées. La foule va et vient, tout comme une fourmilière.

Des femmes bavardent
Auprès des enfants jouant
Un vol de canards

Un étrange murmure surgit de l’horizon, déchire la concorde de l’instant présent. Les lignes fuyantes des voies vibrent comme un scherzo lancinant, délicatement ululé. Dans la stridence montant, le chuintement des rails s’amplifie jusqu’à ce fracas de l’acier où se décèlent de turbulents accords métalliques. Les compagnons de la cloche font la manche au hasard du flux et du reflux de la foule.

Au loin l’horizon
Camaïeux des frondaisons
Voûte azuréenne

En crescendo les métaux adjacents vocifèrent en une clameur de chocs foudroyants, aux rythmiques incessantes. Dans ce vacarme les claquements métalliques en staccato croissent. Maintenant proche, un train traverse la gare en un grondement. Courants d’air et éclairs des vitrages du train. Ahuris les gens regardent cette vision fugitive, qui déjà au loin ulule, peu à peu c’est l’amenuisement de ses clameurs, l’éloignement des reflets de ce train à grande vitesse hurlant sur l’acier strident.

Claquements de portes
Une voiture s’avance
Vers quel avenir ?

Un train est passé rayonnant de fracas sous les dessous de la verrière aux lumières, les lignes fuyantes sont passées, mais pas encore oubliées. C’était la clameur de la vitesse sur le métal, trépidations grondantes, puis l’éloignement de ce courroux.


Copyright Michel Berthelin, 2009