575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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La pierre noire
Michel Berthelin (France)

Soudain, le craquement sec, froid, sinistre, qui trouble le jour. Une pierre noire pour unique témoin, présent de l’éternel, tressaute dans la paume de l’homme tourmenté. Dans la lumière hivernale, les hirondelles et les passereaux fuient aux oasis de paix des arbres effeuillés. L’homme à la souffrance due aux carences de l’existence ploie en rythme aux pas de sa vie.

L’éternelle loi
De ce cycle saisonnier
La gloire du ciel

La cité s’alanguit. Une douleur couve sur les maux enivrants de l’intime souffrance. Les oiseaux cessent leurs pépiements. En un ballet désordonné, des feuilles mortes jaunies, au vent soulevé, bruissent. Étrangers aux hommes, le vent ne concède. Les coiffures s’ébouriffent. La flamme intérieure de l’homme, étiolée, vacille. Alors s’ouvre et s’effeuille, féminin, le plissé du tartan d’une femme à tout vent détroussée.

Nuages au-delà
En irrésistible élan
Rebroussent Noël

Un voile charnel arc-bouté s’étire jusqu’au cintre échancré d’arabesque dentelle. Inévitable, des regards au-delà, admirent. Appel de la chair, c’est Noël, jusqu’aux cambrures soulignées de dentelles mutines, et, le galbe du mont de Vénus, intimité sensuelle, fugitivement dévoilé. Soudain crépitant quelques gifles bien glaciales, des gouttes limpides.

Soleil au larmier
Quelques rais de lumière
Ô les belles cuisses !

Puis, disparaissent d’une main preste, les charmes des charnelles au voile galbé de la vénus. Les gens courent, l’œil encore trémulant en brille. Ensemble sanglotent l'homme et le ciel aux trésors enfouis. En silence, une porte se ferme, aux larmes répandues sur les commissures des lèvres. Ces eaux réunies sur les joues lentement humidifient la pierre noire.

Le ciel et la terre
Parfums sauvages et salés
Un voile d’embrun

Une marée furieuse intérieure, se mélange à ses lèvres. Crépitent les feuilles sur le pavement piqueté. Les rafales du vent frémissent sonores. Un groupe de gens aux parapluies multicolores aux baleines tourmentées, traversent la rue. Le temps se suspend aux ultimes souvenirs de la vénus effeuillée. Dans les doutes, en ses doigts la pierre noire effleure le visage emperlé, tourmenté. Douleurs des souvenirs, il n’observe pas, et la pierre noire tombe. Les gens qui le regardent, l’évitent. Il poursuit son chemin, perdu dans l’exil du calice perdu. La pierre noire tombée roulant à ses pieds.

L’âcre sublimé
Se couronne de l’amer
Goûte au lavis !

Si longtemps disparu en ces souvenirs. Chaste, il explore sa petite mort de l’instant présent. Il fait quelques pas et en émerge blessé, pour se rassurer, il s’en remet à son unique témoin, perdu à quelques pas. Il réalise le vide en ses mains. Il en titube et s’arrête soudain, terrifié. Le vent cingle par instant. La foule s’affole de l’heure. Il s’affole de sa soudaine solitude.

Pavés de Florence
Tout reluisants de l’ondée
Le talon aiguille !

Il cherche et recherche, toujours apeuré de la perte des intimes douleurs et des rares instants de joies, il en a perdu l’unique témoin. Là, elle est là devant lui, sur le trottoir, et l’œil s’ouvre larmoyant sur sa découverte. La pierre noire reluisante n’attend que la main de l’homme, gisant dessus le pavé, impassible aux sentiments.

Le temps de l’Avent
Où s’achètent les cadeaux
Sauf les solitaires

Fragile, terrible et étrange instant, où l’homme fébrile appréhende le moment des retrouvailles. Un couple passant rit aux éclats et l’ignore. Lentement, tendrement, il s’en approche, il tend la main en se penchant, il la touche comme l’oiseau blessé et la prend d’une main agitée de tremblements. Trouble intime des retrouvailles. Bonheur ivre. Il repart en titubant sur le pavé piqueté. Sa silhouette s’éloigne et se noie parmi les badauds béats devant les vitrines arborant les symboles de la Nativité.


Copyright Michel Berthelin, 2009