575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Songe sur une feuille
Michel Berthelin (France)

Allongé sous la feuille séchée de l’hiver, la tête de couleur beige aussi, le mulot de son museau, pointe ses vibrisses effilées et vibrantes aux yeux qui l’observent. Ils sont aussi attentifs et emplis de respect au passage de la mouche striée d’or et d’arc en ciel, que mordorent les éclats printaniers chauffant nos corps. En compagnie, un merle farfouille sous d’autres feuilles sèches de l’automne passé en froissement crépitant, ce qui ne perturbe pas le vert de la timide chenille allongée nonchalamment sur une verdure.

Aux pierres scellées
Poussent des lilas d’Espagne
Le flot des eaux use !

Plus loin, le vert d’une prairie parsemée de milliers de pâquerettes et quelques centaines de fleurs de pissenlits se dressent sous les derniers rayons du soleil présent. Aux frondaisons des bosquets longeant la rivière, du pollen flotte, aérien, ensemençant en son immuable cycle d’autres ramures en fleurs.

Une poule d’eau
Quelques cols-verts dispersés
Au frêle miroir

Le crépuscule arrive peu à peu avec ces pépiements d’oiseaux qui regagnent leur nid ou leur branche. Lentement le ciel bleuissant s’assombrit et annonce la nuit. Un grand scarabée aux lignes bleutées me prend par la main sous ce ciel vibrant aux milliers d’étoiles éméchées, dans la nuit maintenant bien présente.

Seul dans la chambrée
Repose un corps alangui
Quelques femmes viennent !

J’aperçois au loin le balcon de bois où se trouve assis un violoniste. Il donne la cadence aux êtres des bosquets avoisinant la rivière et l’étang. Sifflement des merles en concert, pépiements des moineaux à tout rompre, mais les hirondelles sont absentes. Parfois une cancané rappelle la présence des cols-verts sur le plan d’eau adjacent.

La cité somnole
Quelques rêves s’élaborent
Des flocons de neige

Le pâle halot de la lune diffuse sa luminescence laiteuse sur les herbages avoisinants. Le violoniste imperturbable sur son balcon, étire en un vibrato des notes frêles qui bercent les êtres des bosquets longeant le Sauzay, suivant lentement son lit affluent vers le Beuvron.

Les heures passant
Et quelques fèves éparses
Le ciel s’éclaircit

La lune se rhabille aux lueurs de l’aube. Les ultimes feux lactescents se mordorent du jour naissant, aux vibrations des sons secrets. C’est l’éveil ténébreux de notre mère la Terre qui se crée. Premiers feux discrets du soleil. C’est l’aurore sur la ligne sombre de l’horizon qui se dérobe.

Ces vertes années
En nos souvenirs demeurent
Flaque d’eau gelée

La brume bleutée, en ces mouvances exhalées, luit de gouttes de rosée roulant aux tréfonds. Un grand arbre pleure ses larmes de la nuit. C’est l’éveil ténébreux de la Terre réjouie.


Copyright Michel Berthelin, 2009