575 - Revue de haïku

Revue trimestrielle de et autour du haïku.

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Le haiku, pratique et écriture
Claire Gardien (France) présenté par Serge Tomé

Que reste-t-il de l’être humain de l’an 2000 ? Quelle part de « vivant » et d’ « humain » en lui, sinon que de marcher sur deux pattes ? Question ridicule, pourrait-on me dire ! L’être humain est le plus « perfectionné » des animaux ! L société, cependant, fait de lui un être stéréotypé.

son intelligence 
sa réflexion, sa sagesse
… le roi de la jungle

dans cette jungle sociétale, il s’est enchaîné dans des rouages d’hyperconsommation, d’uniformité, de non appartenance à lui-même. N’étant plus maître de sa pensée, sa liberté d’expression s’est trouvée limitée à de vagues fioritures. Il fait désormais partie de ce cycle infernal, « métro, boulot, dodo, supermarché ». Certains, cependant, toisent cette réalité de haut. Ce sont les adeptes du haïku. Parfois, d’abord adeptes du zen, ils refusent la conformité, l’enfermement dans un modèle de société sans repères, l’uniformité.

sur le ''zafu''
en position de ''zazen''
faire le vide 

respirer à fond ! Et, plonger dans la matière saine d’une pensée épurée, capable de se ''détacher'' du modèle commun de la pensée universelle, de suivre les moutons jusqu’au bord du précipice.

s’abreuver d’air pur
regarder devant soi
l’infinitésimal

un instant choisi, l’esprit apte à la créativité, loin des chemins convenus. L’auteur, confronté à lui-même, fait le vide ; ce faisant, il entre dans le silence du presque recueillement.

face à soi-même
les pensées en direct
dans le miroir de l’instant

le temps, ce sont aussi les saisons. Des cycles à habiter dans le cadre du haïku. La méditation est une clé d’approche pour se fondre dans la nature, loin de la civilisation.

choix de penser…
être ''zen ''pour trier 
le bon blé de l’ivraie
la méditation
un opus sur le
« Connais-toi toi-même »

épouser la nature, en redevenir un élément jusqu’à se transcender pour que le ressenti de l’instant présent soit une explosion de joie dans le cœur. L’esprit s’illumine alors, neuf et vrai avec lui-même, sincère. Son approche du haïku rend alors ce dernier crédible, il est une image pure. Le haïku reprend ses droits premiers, traduction de l’inattendu, de l’instantané, de l’admiration.

bout de son doigt…
le souffle du vent et les ailes
de la coccinelle

cette pensée dépourvue d’affection est libératrice dans son contexte zen. Elle a permis à l’humain de se délester de son mal-être, encombrant par la force de ses visions contradictoires. On peut alors dire que l’humain a accouché de lui-même. De méditation en méditation, il a gravi les barreaux de la connaissance de son moi. L’esprit désormais serein, il est à présent capable de faire le tri dans l’armoire de son passé. Car, il lui faut être en phase avec le présent. Sa pratique du haïku devient bien-être, il sait faire face à lui-même sur la feuille blanche, là où poser ses haïkus dégagés de toute charge émotionnelle passée. Son haïku devient aussi curiosité,

saisir l’instant
le détail, l’insignifiant
l’élan spontané 

Cette concentration qui relève de la méditation ôte le superflu du mental, mais aussi du haïku. C’est aussi faire fi de soi, s’oublier jusqu’à perdre la notion de soi pour que le regard soit entièrement tourné vers l’instant. Le bol se vide, alors, de tout contenu néfaste.

bol vide –
le haïku jaillit dans une
vibration du présent

Il est « attention ». Perceptif à l’infinitésimal. Il tient l’humain à l’écart de toute dispersion chronique. Le haïku repose dans l’objectivité de la perception visuelle, du regard. Il s’enrichit de la réaction immédiate de la pensée. Une logique de l’instant, parfois « sourire, humour », parfois « condamnation », parfois liée à la nature.

oublier les contextes
du passé – plonger
dans la naissance de l’instant

L’''' ''écriture'' ''' jaillit alors sous la plume, sous forme d’un répertoire neuf ; dépouillée, épurée de fioritures, elle capte le contenu de chaque bulle d’une cascade, tout en n’en retenant que l’essentiel, l’essence du haïku. Une explosion de sincérité mêlée de vérité captent l’ingénuité du poète devant la scène de l’instant. Le haïjin fait vibrer le bon mot sous sa plume, dans un devoir de transmission de pensée au lecteur, l’idée de « partage » est essentielle ; elle est un lien entre les individus et les époques. L’instant lui appartient, à lui de lui donner la « couleur qui lui appartient » à l’instant. Dans cette école d’''attention'' au monde et à la vie, On s’adonne sans modération à cet exercice ''zen'' ! Une addiction sans commune mesure ! Un art qui demande réponses et échos. Le journal « haïkus » est à voix multiples, et a de multiples voies. L’important est aussi de donner un cadre à une société en mal de repères. Le haïku est-il capable de relever le niveau intellectuel d’une société éclatée, de lui donner un nouveau départ ?

Écoutez chanter
l’hymne de la nature
… et faire fi des vents contraires 

Copyright Claire Gardien, 2010